Résurrection (2025/BI Gan) critique en français




À travers l’histoire de la Chine et celle du cinéma, BI Gan signe ici, à 36 ans, avec une maturité surprenante (son 3ème long métrage seulement), un opus magnus : la plus somptueuse des élégies rétrospectives portant un regard mouillé de nostalgie sur le premier siècle de cinéma. Des origines (1896) au passage à l’an 2000 et au delà, toute l’histoire de notre XXème siècle en six segments baroques, sorte d’omnibus hétéroclite lié en son cœur par des acteurs (Shu QI et Jackson YEE) et une fable rétro-futuriste ancrée par les 5 sens (+ la conscience).


La fable s’énonce par une voix off de l’au-delà : un pays d’un futur parallèle où les humains ont conquis l’immortalité au mépris des rêves. Ces fantasmagories étranges qui peuplent notre cerveau la nuit, seraient-elles l’artéfact de notre décrépitude ? Il pose là le postulat que les rêves (et le cinéma a fortiori) sont le mystère qui nous séparent de l’éternité. Comme si le cinéma avait sur nous un effet inhibiteur, mais nous montrant cependant plus humains. On imagine l’ennui d’un monde infini sans cinéma ! 


Seuls les “Rêvoleurs” (poétique surnom des uniques rebels qui bravent l’hérésie de préférer la vie mortelle) continuent à s’adonner à la rêverie lascive et enchanteresse les conduisant inexorablement à un funeste destin. Les “Grandes Autres” sont seules capables de les ramener à l’immortalité en les convainquant de se détourner de ces illusions qui paraissent si réelles et envoûtantes… 


Une Grande Autre, Shu QI, enquête sur un rêvoleur en particulier (joué par Jackson YEE), exploité par une fumerie d’opium où les larmes qui lui coulent des yeux pendant chaque rêve, le rabougrissant telle une peau de chagrin, sont précieusement récoltées pour enivrer les clients. Alimenté en pavots au fond de son caveau misérable (ressemblant à l’univers magique de Méliès, du Docteur Caligari, de Nosferatu ou d’Alice), le visage raviné par des traînées de larmes, le rêvoleur se terre là et meurt à petits feux (dans un corps de Quasimodo). 


Le rêvoleur est ici portraituré comme un drogué, d’abord littéralement avec l’opium du pavot, mais aussi métaphoriquement avec la redescente perpétuelle dans ces rêves cinématographiques qui le détruisent. A chaque rêve il perd de son temps de vie. Le cinéma entame son capital-vie. Selon BI Gan la fin du cinéma est inévitable, bien que réel et touchant, celui-ci serait fatalement délétère. Il est aussi un pari sur la vie ; pour les rêvoleurs le prix du cinéma est celui de la mortalité. Abandonner définitivement l'éternité pour quelques plaisirs inestimables de spectateur. Shu QI le retrouve et l’extirpe de sa geôle pour l’examiner : Pourquoi ne peut-il s’empêcher de rêver ? 


Elle va remonter dans 6 de ses rêves successifs (qui ne sont pas emboîtés comme dans Inception), pour découvrir 6 “temps forts” (le titre littéral du film de BI Gan) de l’histoire de la Chine, illustrées par 6 périodes distinctes du cinéma, dont la clé est l’un des 6 sens (du Bouddhisme Zen) et finalement percer à jour le secret du rêvoleur : 


  1. Prologue & premier rêve (sens : la vue), Chute de la Dynastie Qing et République de Chine ;
    Ref: la naissance du cinéma muet (1896-1920), HOU Hsiao-Hsien (Flowers of Shanghaï)

  2. Deuxième rêve (sens : l’ouïe), Guerre civile et Guerre Sino-japonaise ;
    Ref: la naissance du cinéma parlant, Film noir (1930-40), Orson WELLES (The Lady From Shanghaï)

  3. Troisième rêve (sens : le goût), Révolution Culturelle et mort de Mao (1966-76)
    Ref: MIZOGUCHI (Les contes de la Lune vague après la pluie)

  4. Quatrième rêve (sens : l’odorat), Réformes économiques (années 1980)
    Ref: JIA Zhangke (Platform)

  5. Cinquième rêve (sens : le toucher), Rétrocession de Hong Kong et l’angoisse du passage à Y2K (1999) ;
    Ref: HOU Hsiao-Hsien (Millenium Mambo) & JARMUSCH (Only Lovers Left Alive)

  6. Sixième rêve (sens : la conscience), futur dystopique (2025 ?) ;
    Ref: la fin du cinéma en salle (statues en cire fondue d’Urs Fischer)

On pourrait reprocher à BI Gan d’omettre des événements clés de l’histoire politique de la Chine, où de sélectionner subjectivement les références cinématographiques… Mais je devine qu’il use de métaphores tout du long pour imprimer des messages au fond de ses scénettes anodines ou apparemment discontinues.

Tout d’abord le rêvoleur est la personnification des réalisateurs (de BI Gan lui-même peut-être), car la bosse de son dos abrite un mécanisme de projection (mais les premières caméras Lumière faisaient office d'enregistreur/projecteur) et Shu QI tire le portrait du réalisateur en tournant sa caméra vers l’objectif (sa photo est le portrait d’un seul homme, le rêvoleur, et non une salle des spectateurs, nous).


Le deuxième rêve donne lieu à une romance homosexuelle entre un chanteur et un musicien qui se crève les tympans pour taire le monde (des quolibets) et n’entendre que sa voix. Un film noir qui cache une métaphore de la réprobation sociale de l’époque redoublée par le paradoxe des grenouilles qui crient par amour au risque d’être entendues par leurs prédateurs ! Le suspect est exfiltré, déguisé en femme dans une soirée mondaine, vers une miroiterie où sa personnalité est dédoublée, démultipliée (métaphore de confusion des genres, de question d’identité).


Le goût du troisième rêve est l’amertume (opposée à la douceur) tous deux écrits en idéogrammes dans un bassin de lentilles d’eau, et dans la neige, simultanément. Cette mise en scène énigmatique peut traduire l’”amertume” (euphémisme) laissée par la Révolution Culturelle, ici symbolisée par les pillards d’un temple abandonné en hiver. Qui plus est, ce goût provient sans équivoque de l’urine sur une statue décapitée qui s'effondre, dont s’échappe la divinité de l’amertume (possiblement indiquant la mort de Mao). Ici aussi le symbole crypté en dit long. Le protagoniste est appelé “fils de chien” et finit changé en chien ; ce qui relativise l’héritage de cette période innommable… 


Je suis moins à même de décoder le quatrième rêve de l’odorat. Sans doute une symbolique typiquement chinoise m’échappe. Toutefois, il s’agit quand même de magie et d’escroquerie, de vol et d'esbroufe, si l’on met en regard les réformes économiques des années 1980 on a une idée plus précise de la signification symbolique. Cela parle d’une lettre brûlée dans un incendie lié à une gamelle militaire d’un père soldat renié par sa fille. On pourrait déduire un conflit générationnel armé qui se termine dans le feu (1989).


BI Gan choisit le film de vampire et le sens du toucher pour son cinquième rêve. Là encore, la symbolique de vampirisation transcende la banalité apparente de cette déambulation nocturne de deux amoureux timides… Si l’on décide d’y voir une métaphore de la rétrocession de Hong Kong (1997), c’est bien la fille au nom chinois (Tai Zhaomei), donc personnification de la Chine, qui mord le jeune homme au nom occidental (Apollo, nom latin et anglais du dieu Apollon, dieu du soleil), donc personnification de Hong Kong (ex-protectorat Britannique). Cette cavale, dominée par le rouge, se termine sur un bateau rouge s’évadant dans le bleu du jour naissant, où tous deux trouvent la mort (la quête du soleil est leur tombeau). L’angoisse du passage à l’an 2000 se confond ici avec l’épouvante de la rétrocession et de ses conséquences inconnues.


Quant au sixième rêve, et sixième sens (de la bien-nommée “conscience”), c’est la prise de conscience pour le rêvoleur (et le spectateur) de la finitude d’une époque révolue du cinéma, celle du celluloïd, celle de la salle. Et l’écrasante réalité d’une transition au tout-numérique et au streaming de salon. On comprend mieux que BI Gan déplore moins la mort du cinéma en tant que telle (le titre pessimiste en serait “Destruction”), que d’un cinéma d'antan, celui du XXème siècle (le titre plus optimiste est bien “Résurrection”). Alors qu’il est lui-même enfant du cinéma numérique (lui permettant ses plans séquences interminables !), la 8ème génération du cinéma chinois (avec entre autres HU Bo).


Dans la fabrique des rêves, nous avons eu l’occasion de suivre plusieurs fois un protagoniste passer de rêve en rêve… A commencé par Les Belles de nuit (de René CLAIR, 1952), où Gérard Philippe a hâte de se rendormir chaque soir pour tomber dans ses songes historiques à la poursuite de sa bien aimée. Lui aussi remonte le temps et l’histoire du cinéma dans chaque rêve où elle lui échappe sous une nouvelle identité. 8 ½ (Federico FELLINI, 1963), La science des rêves (Michel GONDRY, 2006), Paprika (Satoshi KON, 2006) sont aussi de fameux films confectionnés de rêves et de symboles, fusionnant l’onirique et le cinématographique comme une seule entité créatrice et destructrice.


2024, déjà, avait vu deux occurrences d’un principe similaire où le film devient la somme d’une filmographie personnelle, comme une rétrospective mélancolique : Les feux sauvages (JIA Zhangke) & C’est pas moi (Léos CARAX). Le premier remontant des plans de ses films précédant pour retracer l’histoire de sa muse et compagne (Tao Zhao) depuis Still Life… Le second revisite 40 ans d’images de ses films, et notamment du visage de sa femme décédée (Nastya Golubeva Carax). 


On pourrait rajouter Holy Motors (du même CARAX, 2012) ; Three Times (HOU Hsiao-hsien, 2005) avec la même Shu QI traversant les époques de l’histoire taïwanaise en 3 volets, 1911, 1965 et 2005, revisitant trois de ses films ; et 2046 (WONG Kar-wai, 2004), Eternal Sunshine and the Spotless Mind (Michel GONDRY, 2004) qui sont moins des rétrospectives que des collections de séquences mémorielles employant des acteurs récurrents. J’aime tout particulièrement Je t’aime, je t’aime (Alain RESNAIS, 1968) qui est une machine à remonter le temps émotionnelle, où Claude Rich se voit abandonné dans les limbes de ses souvenirs, sautant de l’un à l’autre de façon aléatoire, à la chasse d’un moment en particulier, un peu comme dans La Jetée (Chris MARKER, 1962).  


Je vois aussi deux films chinois qui adoptent ce dispositif : Le maître des marionnettes (HOU Hsiao-hsien, 1993) et A New Old Play (QIU JiongJiong, 2021). L’un à travers l’art de marionnettiste, l’autre, l’art de la comédie, ils retracent l’histoire de Taïwan pour le premier, de la Chine pour le second, sur plusieurs décennies, le long de vastes plans-séquences mêlant réalité et mort (ou fantômes). 

Impossible d’oublier de citer L’arche russe (SOKOUROV, 2002) qui est un hommage, lui, à l’histoire de la peinture, celle des trésors du musée de l’Hermitage. Un même protagoniste se replonge dans l’époque historique de chaque tableau, de salle en salle. Un plan séquence unique de 1h40, qui a tout pour plaire à BI Gan. 


C’est un festival de références cinématographiques (qui aboutissent à Résurrection), tout comme le film de BI Gan (qu’il aie vu ou non ces références). Avant de nous prédire la mort du cinéma (qui sera inévitable si et seulement si nous préférons l’immortalité opiacée aux rêves du cinéma) il nous replonge dans un florilège de souvenirs filmiques que les cinéphiles auront plaisir à décoder. Il mélange les styles et les tropes scénaristiques en juxtaposant les grands auteurs et les histoires qu’il chérit, tel un collectionneur d’images d’Epinal. 

Alors choisirez-vous, le moment venu, entre l’éternité et le cinéma ?


Liste des références sur mon Letterboxd : ‎Comme... Resurrection (Bi Gan), a list of films by Benoit Rouilly • Letterboxd

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