CCC Tronc commun

Comme le Cinéma Contemplatif n'est pas monolithique, il s'agit de distinguer (ou défricher) les différents courants à l'intérieur même du tronc commun des auteurs majeurs qui le composent.

Exclus, mais dont l'influence est présente, les précurseurs du mode Contemplatif (en gris, tout en bas) définissent aussi bien un point de départ qu'un faisceau de veines formelles à l'esthétiques typique. De Yasujiro Ozu (période tardive) à Maya Deren, en passant par Bresson, Tarkovski et Tati... mais surtout les frères Lumière, des racines lointaines, provenant du cinéma muet, néoréaliste ou du cinéma moderne.

Au milieu de ce faisceau réside le cœur proprement documentaire du Cinéma Contemplatif, issu de Lumière et Warhol. Deux veines centrales, "Immanent" & "Installation", qui scindent déjà le dit "documentaire" en deux versants, l'un humaniste et immédiat (à gauche), la surveillance chaude, ce sont Wang Bing et Sergei Loznitsa, (initié par Frederick Wiseman), l'autre plus formaliste et artistique (à droite), la surveillance froide, ce sont James Benning, Tacita Dean et Sharon Lockhart (initié par Andy Warhol & Peter Hutton).

  • Le Cinéma Contemplatif Immanent est une veine documentaire immersive au long court ou bien à épisodes (plutôt que didactiques et bavards comme peut l'être le documentaire télévisuel). La caméra s'enfonce dans le réel profondément, longuement (des heures et des heures de rushes, des heures de final cut) au sein des populations familiarisées. Les documentaires se font au montage, en sélectionnant le métrage de la caméra de surveillance chaude où la vie fait surface dans sa forme la plus candide et honnête (et non la plus pertinente ou la plus spectaculaire). Voilà pourquoi cette nouvelle veine de documentaire est si précieuse, loin de la propagande et de l'agitprop, le réel est proposé là en document crû, disponible à toute interprétation individuelle. Wang Bing en est la figure tutélaire avec ses accumulations de plans-séquence (A l'ouest des rails ; la trilogie Jeunesse...).

  • Le Cinéma Contemplatif d'Installation est la veine jumelle "muséale" de la précédente (Immanent). Je dis "muséale" car les auteurs qui la forment font souvent l'objet de critiques l'opposant à la commercialisation, la popularisation, et l'accessibilité. Ils sont activement récupérés par les galeries d'arts ou les expositions en musée, et leur longueur ou leur vide seuls suffisent à dissuader le public non-initié. Ceux-ci sont aussi des documentaires long et immersifs mais généralement sans voix, voire sans population, quand ils ne sont pas purement et simplement des installations vidéo conçus par leurs auteurs pour l'exposition. Ainsi les images prédominent dans l'espace et le temps, car elles s'étalent pour une durée extraordinaire (des plans séquences de 11min -une bobine de film- jusqu'à des films de près de 10h). James Benning en figure tutélaire (avec par exemple Ten Skies ou 13 Lakes).

Sur les côtés sont déclinées les veines davantage fictionnelles, toujours empreintes de réel toutefois, vers le "Pictural" à gauche, et vers "Poétique" à droite. 

A gauche d'abord, avec Lisandro Alonso, Tsai Ming-liang (précoce) et Lav Diaz, dans une veine "Hyperréaliste" (initiée par Abbas Kiarostami), jouxtée d'une veine plus "Picturale", celle de Béla Tarr et Apichatpong Weerasethakul (initiée par Chantal Akerman), la plus dramaturgique, faite de tableaux rigoureux. 

  • Le Cinéma Contemplatif Hyperréaliste est une veine de fiction "documentaire", dite "amateure" car elle n'emploie souvent que des non-acteurs, sans scénario, sans musique, avec une tendance prononcée pour la recherche de l'hyperréalisme dans la fiction. Le détail qui la différencie du documentaire serait uniquement une certaine mise en scène dirigée tout en restant très primitive, avec une vérité malhabile et touchante, peu soucieuse d'un rendu artistique ou d'une plastique parfaite. Ce sont ses défauts qui la rende vraie. La beauté de l'impermanence et de l'imperfection. La parole y est fréquemment marginalisée, voire absentée, tandis que des conversations quelconques sans moteur scénaristique peuplent l'arrière plan sonore. Ces œuvres hyperréalistes opèrent sur un budget frugal, souvent une équipe de tournage restreinte et une petite caméra. Lisandro Alonso en figure tutélaire (avec La Libertad, Los Muertos ou Liverpool).

  • Le Cinéma Contemplatif Pictural est une veine façonnée de tableaux souvent fixes, longuement alanguis, contenant chacun un univers entier, de longs plans-séquence vides où presque rien ne bouge... Nous sommes pleinement dans la fiction, voire le fantastique (avec Oncle Boonmee de Weerasethakul), la facture de ces longs métrages est très professionnelle, avec des équipes de tournage conséquentes et de plus gros moyens, sans impliquer un scénario moins minimaliste. Mais les dialogues y jouent un rôle critique, car un message littéraire a parfois besoin d'y être déployé au-delà du bruit de fond de simples conversations anodines. La figure tutélaire est bien évidemment Béla Tarr (Satantango ou bien Le Cheval de Turin).

A droite ensuite, avec Nikolaus Geyrhalter, dans la veine "Esthétique" (initiée par Franco Piavoli), suivie d'une veine carrément "Poétique", celle de Roy Andersson, Tsai Ming-liang (tardif) et Aleksandr Sokourov (initiée par Mani Kaul), plus dramatique aussi mais dans le registre imaginaire de la rêverie.

  • Le Cinéma Contemplatif Esthétique est une veine de fiction plus formaliste, à l'aspect documentaire prononcé, plus axée sur les belles images (mais moins narrative que le Cinéma Contemplatif Pictural), toujours aussi minimaliste, si ce n'est davantage. On y retrouve des films posés, cadrés ou symétrique, avec une attention particulière à l'esthétique léchée des plans. Il n'y a plus de protagoniste, quelque fois ce sont des foules lointaines ou des individus anonymes. Un cinéma de la Nature, pratiquement inhabité, déshumanisé (observant en tout cas l'humain de l'extérieur, par ses traces, son sillage ethnographique). Le récit est absent, le remplace une succession d'images agglomérées. La Slow TV fait partie de cette veine, un peu à part (peut-être coincée entre la veine Installation et celle-ci), pourvue de séquence unitaire aux durées expansives. Nikolaus Geyrhalter en est la figure tutélaire, avec ses documentaires de plans fixes, sans parole, ultra composés (ex : Notre pain quotidien ou Homo Sapiens).

  • Le Cinéma Contemplatif Poétique est une veine de fiction plus expérimentale, où l'esthétique prime et l'invention formelle, aussi bien au niveau du scénario que de la mise en scène, domine. On y retrouve une certaine appétence pour la poésie stylistique, la rêverie, mais il n'y a pas de cohésion stylistique comme pour les autres veines. C'est comme un groupe des films irréguliers, ceux qui ne rentrent dans aucune autre case ou veine... Ce sont des chefs d'œuvre stylisés tels que l'innovation optique de Mère et fils de Sokourov, tous les films tardifs de Roy Andersson (qui ont une même marque de fabrique), certains films musicaux (La saveur de la pastèque) ou extrêmement mutiques (Days, ou la série Walker) de Tsai Ming-liang... des films à dispositif décoratifs. La figure tutélaire est Roy Andersson.

Quant aux frondaisons, ce sont les feuillages-disciples générés par ce tronc polymorphe, qui chacune dans leur veine, donne lieu à émulation, inspiration, sans lésiner sur l'invention.

On comprends mieux alors les ressemblances à l'intérieure de chacune de ces veines, avec une certaine généalogie verticale et une affinité formelle. Tandis qu'horizontalement, les rapprochements formels sont moins évident entre un Diaz au style formel plus primitif et un Andersson plus stylisé, entre un Geyrhalter très statique et un Loznitsa plus panoramique... bien qu'ils soient tous fondamentalement Contemplatifs. 


* Un astérisque dénote une filmographie Contemplative sélective ou partielle. C'est à dire que ces auteurs ne font pas que des films Contemplatifs, ou bien que leur filmographie est partagée entre plusieurs veines du tronc commun. Le rouge marque une figure tutélaire de la veine. La Police évidée précise que ces auteurs n'ont produit qu'un seul film contemplatif dans leur filmographie ou bien leur œuvre contemplative est encore sous la barre des 5 films.





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