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Tuesday, May 18, 2010

Films de festival (Thoret)


Cinéma, l'académisme d'auteur

Dans son édito du dernier numéro des Cahiers du Cinéma [n° 620], sobrement titré «Dégueulasse», Jean-Michel Frodon s'indigne de l'émergence insidieuse d'une expression «nouvelle» et «infâme» qui s'immiscerait dans les couloirs du CNC et autres organismes d'aide à la création cinématographique. Depuis peu (quand ?), on y entendrait ainsi parler de «films de festivals» (FDF), expression jugée «injuste»,«infâme»,«insultante». Pourtant, les FDF existent bel et bien, je les ai rencontrés. Ce sont les Films d'auteur académiques (FAA).

Il serait fastidieux de procéder ici à l'inventaire des codes et de la rhétorique du FAA. Mais il suffit de parcourir certains des innombrables festivals de cinéma qui ont lieu chaque semaine dans le monde entier (j'omets ici les vitrines cannoises, berlinoise et vénitienne) pour se convaincre, moyennant un minimum d'honnêteté, de l'existence d'un genre dont l'omniprésence n'a d'équivalent que sa rareté dans nos salles. Ce fut par exemple mon cas, au mois de novembre dernier, lors du festival du film de Séoul, qui m'avait honoré d'une invitation en tant que membre du jury. Huit jours de sélection intensive et une vingtaine de films venus du Chili, d'Iran, du Japon, d'Inde et bien sûr de France, vortex esthético-idéologique du FAA dont l'horizon terminal se résume aux films de Godard (dernière période) et des Straub. Le programmateur du festival était ainsi convaincu de l'extrême popularité du couple auprès de la critique française. Quelle ne fut pas son étonnement lorsque je lui fis remarquer que dans la France de 2006, les films de Michael Mann, de Tsui Hark, de Clint Eastwood ou de Brian de Palma, mobilisaient autant d'énergies critiques que ceux des Straub.

En quoi se distinguaient ces vingt propositions de cinéma parmi «les plus audacieuses» du moment ? A quoi ressemblaient les contours artistiques de cet altercinéma si vanté par Frodon?

Il suffit d'ouvrir les yeux pour se rendre compte combien le cinéma d'auteur académique constitue le pendant naturel du cinéma industriel, moins son antidote ou son refus que son négatif parfait, son double inversé. Si le cinéma hollywoodien valorise la vitesse et le mouvement, le FAA lui, met un point d'honneur à ralentir le rythme (on parle alors de beauté contemplative), à étirer la longueur des plans jusqu'à l'immobilisme total. Si le cinéma industriel a tendance à surligner ses effets et à saturer ses plans d'informations visuelles et sonores, le FAA, lui ne montrera rien ou très peu. Ici, tout se passe alors dans le creux de l'image, et ce qu'il y a à voir n'est surtout pas visible. L'académisme ignore les frontières de même que le passage du grand ou petit marché ne garantit, a priori, aucun gain artistique. Pour des raisons rhétoriques et idéologiques (je suis ce que l'Autre n'est pas), le FAA a besoin de celui qu'il a érigé en ennemi puisqu'il s'y oppose et qu'il trouve dans cette opposition même, la matière de son identité. Ce que l'un filme, l'autre le rejette, et vice versa. Rabattre ainsi l'audace sur le simple refus, c'est prendre le risque de ne plus savoir distinguer Solaris du FAA indien [sic] The Forsaken Land, l'Avventura de l'iranien Portrait of Lady Far Away.

Si le cinéma industriel peut apparaître, souvent à juste titre, comme répétitif, formaté et véhiculant une idéologie consensuelle, le FAA en reproduit naturellement les travers et n'échappe donc pas à une forme d'académisme. D'une certaine façon, le FAA est l'allié objectif du film commercial. Il confond l'épure et le rien, l'abstraction et la pose, le vide et la raréfaction, la contemplation et l'ennui, l'enregistrement de la réalité et la vérité du réel qui, on le sait depuis les frères Lumière, n'a de chance d'advenir qu'à condition d'en fabriquer la fiction. Entre le pire film commercial et le pire FAA, un même néant est atteint, mais par deux chemins opposés. La caractéristique essentielle du FAA réside enfin dans le souci de ne jamais céder (ou le moins possible) aux sirènes du plaisir, de la forme, du spectacle, en bref, il témoigne d'une haine de la fiction, suspecte de faire le jeu d'un ultralibéralisme aliénant. Tel est son paradoxe: censé exprimer une irréductible et résistante singularité, il n'est que l'échantillon conventionnel, et donc interchangeable, d'une même formule.

Jean-Baptiste Thoret, Libération (07 Fév 2007)

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