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Tuesday, September 27, 2011

La question du mal-être (Stiegler)

L'ennui
Qui, maussade, un dimanche après-midi d'automne, un de ces après-midi où l'on ne veut rien faire, où l'on s'ennuie cependant de ne rien vouloir faire, qui n'a pas éprouvé le modeste désir de voir quelque vieux film, l'histoire important peu, soit au cinéma d'à côté, s'il est citadin et qu'il a trois sous, soit sur son magnétoscope s'il en possède un, soit, las, en allumant son récepteur de télévision où, finalement, bien qu'il n'y ait pas de film, mais un feuilleton médiocre, voire une émission misérable, il se laissera porter cependant par le flux des images ?
Pourquoi n'éteint-il pas alors le poste pour prendre un livre, par exemple, un livre où serait racontée une belle histoire, une histoire forte et bien écrite ? Pourquoi dans ces dimanches après-midi le mouvement des images l'emporte-t-il sur celui des mots inscrits dans les beaux livres ?
C'est qu'il n'y a rien à faire d'autre que de regarder. Et même si ce que l'on regarde est une niaiserie, pour peu que le réalisateur ait quelque habileté à exploiter les possibilités vidéo-cinématographiques, il saura attirer notre attention dans le cours des images de telle sorte que, quelles qu'elles soient, nous voudrons voir les suivantes. Nous adhérons au temps de cet écoulement, nous nous oublierons, peut-être nous y perdrons nous (y perdons nous notre temps), mais quoi qu'il en soit, nous aurons été suffisamment capté, sinon captivé, pour parvenir jusqu'à la fin. Pendant les 80 ou 52 min qu'aura duré ce passe-temps, le temps de notre conscience se sera totalement passé dans celui de ces images en mouvement, liées entre elles par des bruits, des sons, des paroles et des voix. 80 ou 52 min de notre vie se seront passées hors de notre vie réelle, dans une vie ou dans des vies de personnages, réels ou fictifs, dont nous aurons épousé le temps, dont nous aurons adopté les événements qui nous seront arrivés comme ils leur sont arrivés.
Si par bonheur le film était bon, nous qui étions venu avec cette paresse totale que seule autorise l'image animée sonore, où l'on peut tout laisser se faire sans y intervenir en rien, pas même, comme c'est le cas avec un livre, pour parcourir les phrases écrites et tourner les pages en faisant attention de ne pas perdre le fil du texte, si jamais le film était bon nous sortirons cependant moins paresseux, et même regonflé de vie, chargé d'émotions et de désirs d'agir ou habité d'un nouveau regard sur les choses, et la machine cinématographique, en prenant en charge notre ennui, l'aura transformé en énergie nouvelle, l'aura transsubstantié, aura fait quelque chose de rien - de ce sentiment terrible, presque mortel, d'un dimanche après-midi de rien. Le cinéma nous aura rendu l'attente de quelque chose, qui doit venir, qui viendra, et qui nous viendra de la vie : de cette vie réputée non fictive que nous retrouvons lorsque, quittant la salle obscure, nous nous enfouissons dans la lumière du jour tombant."

Bernard Stiegler, La technique et le temps 3. Le temps du cinéma et la question du mal-être, 2001


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