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Tuesday, August 31, 2010

Lenteur cérémonielle (Le Monde)

Uncle Boonmee Who Can Recall His Past Lives (2010/Weerasethakul/Thailand)
Jean-Luc Douin (Le Monde, 31 août 2010): "C'est un cinéma mystérieux, hallucinatoire, d'une lenteur cérémonielle, faisant appel à la mystique et à des émotions sensuelles déroutantes pour certains, qu'a couronné cette année le Festival de Cannes en décernant sa Palme d'or à ce film.[..]
La séquence inaugurale, celle d'un buffle égaré dans la brume, donne le ton : on la reçoit d'abord pour ce qu'elle est, l'image belle, majestueuse et intrigante, d'un animal traqué. On comprendra au fil des strophes de cet hymne à la vie éternelle que cette bête gémissante symbolise la disparition d'un monde. Et la revoyant à l'heure du trépas de son personnage principal, Oncle Boonmee, on acceptera volontiers qu'elle figure cet homme dont Weerasethakul nous invite à suivre le passage d'un monde à l'autre. [..]
Un oeil dans l'au-delà des rêves et des incarnations conceptuelles de ce qui hante l'esprit, Apichatpong Weerasethakul reste attentif à ce qui paralyse son paradis thaïlandais : la répression d'un Etat nationaliste qui contrôle, censure, pourchasse les immigrés clandestins (laotiens ou birmans) et combat les insurgés (l'armée combattait les "chemises rouges" pendant le Festival). Oncle Boonmee incarne une certaine foi en même temps qu'un temps révolu, une Thaïlande de jadis. [..]
Changer de peau est un réflexe existentiel depuis Blissfully Yours (2002) où le héros, atteint de psoriasis, mue tel un serpent. Un moine bouddhiste rêve qu'il se transforme en poulet dans Syndromes and a Century, une chienne décédée d'un cancer du pancréas réapparaît pour veiller sur le sommeil de son maître dans Tropical Malady (2004), où dans la jungle (asile du désir), un jeune homme guette un tigre, avatar de son amant. [..]
Ce qui fascine chez Apichatpong Weerasethakul, c'est la simplicité, l'évidence avec laquelle s'impose l'osmose de l'homme et de l'animal, loin des instincts sauvages et meurtriers. Ce Jacques Tourneur de la péninsule indochinoise convoque des âmes capables de toutes les métamorphoses, reflets fauves de pulsions d'harmonie.[..]
Pour Weerasethakul, rien que de très naturel là-dedans. Ou plutôt, rien que de très cinématographique. Les fantômes sont des projections, la caméra un outil pour capturer le passé, préserver le souvenir des défunts. Oncle Boonmee, c'est lui, sa façon de transformer ses souvenirs, ses fantasmes, ses expériences, en créatures surnaturelles. Oncle Boonmee est, en quelque sorte, un journal intime."
Victor Erice est membre du jury de la compétition officielle 2010 qui a décerné la Palme D'Or au film d'Apichatpong Weerasethakul.
Victor Erice (Le Monde, 31 août 2010) : "Dans l'article premier du règlement du jury international du Festival de Cannes pour les films en compétition, il est stipulé que le Festival a pour objet 'de révéler et de mettre en valeur des œuvres de qualité en vue de servir l'évolution de l'art cinématographique'. Cette condition suppose une qualité particulière, que les festivals de cinémas, au moment du palmarès, ne distinguent pas toujours. Peut-être par négligence, ou bien en raison de l'absence dans la sélection d'une œuvre répondant à cette exigence. Heureusement, cela n'a pas été le cas de l'édition 2010 du Festival de Cannes, ni de Oncle Boonmee, d'Apichatpong Weerasethakul, un film qui incarne de façon irréfutable cette condition première. C'est ce trait lumineux d'Oncle Boonmee qui a impressionné le plus durablement le jury cannois (...).
Il n'est en rien facile de décrire Oncle Boonmee (...). Il s'agit d'une oeuvre qui se déploie à tant de niveaux différents, où le fantastique et le surnaturel coexistent avec le quotidien, qui ne renonce ni à la chronique ni à l'autobiographie, tout en offrant le témoignage élégiaque sur une culture, qui, à l'image d'un certain type de cinéma, court aujourd'hui le risque de disparaître. Dans ses images, le grand thème de la réincarnation, fondement de la culture locale de laquelle il est issu, est indissociable d'un hommage au cinéma, à sa capacité exceptionnelle à se constituer en machine à voyager dans le temps."

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