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Saturday, June 26, 2010

Reprendre à zéro (Delorme)

Ne plus rien reconnaître
Stéphane Delorme (éditorial, Cahiers n°657, Juin 2010)

La victoire d'Apichatpong Weerasethakul à Cannes n'est pas que justice: c'est la reconnaissance d'un des plus grands cineastes d'aujourd'hui, et certainement le meilleur de sa génération (il a 40 ans). A l'annonce du palmarès, des grognons ont manifesté leur mécontentement, certainement plus enclins à reconnaître des cinéastes « solides » restant dans les paramètres d'un cinéma balisé. La presse internationale n'a pas toujours été tendre avec le Thailandais; et un certain poujadisme pointe chez ceux qui s'inquiètent qu'un cinéaste « inconnu » reçoive la Palme, au désarroi du grand public. Mais le grand public ne devrait pas s'inquiéter: Apichatpong Wee-ra-se-tha-kul se prononce patiemment et ses films s'eprouvent dans la plus grande simplicité. II suffit de s'asseoir dans le noir et d'aimer se laisser étonner, vertu à la portée de chacun.
Rares sont les cinéastes aujourd'hui qui avancent dans le noir en tâtonnant, créant devant eux les hommes, les situations, les bêtes, les paysages, les lumières qui s'extirpent du néant. Rares sont ceux qui reprennent à zéro, totalement à zéro, sans s'aider de cadres, de repères et de normes. La plupart des bons films sont des variations qui alimentent le plaisir du spectateur du plaisir de reconnaissance: reconnaître un type de récit, un type de mise en scène, retrouver un acteur, suivre le style d'un auteur. Cela vaut autant pour le cinéma commercial que pour le cinéma d'auteur. La politique des auteurs elle-même est fondée sur la reconnaissance puisque c'est la cohésion d'un style qui fait la grandeur d'un auteur. Aujourd'hui, plus que jamais, on reconnaît des pans de cinéma. [..]
Et puis il y a des moments où on n'arrive plus à reconnaître. On se frotte les yeux, ce que nous voyons arrive pour la première fois. Un dîner en long plan séquence, les acteurs jouent de manière erratique, un fantôme apparaît, puis un homme-singe, et nous sommes laissés dans une torpeur, d'autant plus profonde qu'elle ne cherche pas à nous saisir, puisque tout se relâche entre somnambulisme et ironie. [..]
Combien de fois avons nous eu le sentiment de ne plus rien reconnaître? Chaque fois que « l'image d'un film » (non le récit ni la mise en scène) s'est gravée dans notre mémoire. [..] La Palme a été donnée cette année à tous les réalisateurs pas raisonnables.

1 comment:

HarryTuttle said...

Susan Sontag : "Behind the appeals for silence lies the wish for a perceptual and cultural clean slate. And, in its most hortatory and ambitious version, the advocacy of silence expresses a mythic project of total liberation. What's envisaged is nothing less than the liberation of the artist from himself, of art from the particular art work, of art from history, of spirit from matter, of the mind from its perceptual and intellectual limitations."

The Aesthetics of Silence, in "Styles of Radical Will", 1994