Et si nous ralentissions ? (Sylvie Chokron)

Ce matin pour sa chronique "Le Pas de côté", la neuroscientifique Sylvie Chokron nous fait un éloge de la lenteur.


"Nous sommes dans l’ère du trop. Trop d’informations disponibles, trop d’amis virtuels, trop de groupes whatsapp, trop de tâches que nous avons l’illusion de pouvoir réaliser en parallèle, et surtout tout va beaucoup trop vite. Notre cerveau s’est déjà modifié puisque nous ne supportons plus ni d’attendre ni même d’écouter les gens parler à une vitesse normale. Les jeunes écoutent leurs cours et leurs messages à un débit 1,5 ou 2 fois plus vite que la normale et ne supportent plus d’écouter quelqu’un parler à une vitesse normale.

Et cela ne s’arrange pas vraiment avec les IA génératives qui mettent entre 1 et 5 secondes pour répondre à l’une de nos requêtes standards. Saviez-vous Ali que des startups se sont montées pour nous éviter de faire la queue et d’attendre ? A New York, une société pionnière du genre vous propose que quelqu’un fasse la queue pour vous devant une boutique lors du lancement d’un nouveau produit rare ou pour acheter des billets de théâtre sur Broadway.

En Inde, une start-up s’est fait connaître lors de la crise monétaire pour louer les services de personnes qui font la queue pendant des heures devant les distributeurs automatiques.

A Singapour, il existe une application mobile pour recruter des professionnels de l'attente lors de l’ouverture de restaurants branchés ou de concerts.

Tout est fait pour nous éviter d’attendre, mais que faisons-nous de ce temps retrouvé ?

Nous le comblons le plus souvent avec des tas d’activités que nous faisons simultanément, principalement sur nos écrans, qui nous épuisent et augmentent notre charge mentale car nous sommes devenus non seulement intolérants à l’attente mais également à l’ennui.


Est-ce que vous allez essayer de nous convaincre que l’ennui ou l’attente pourraient être nos alliés pour réduire la charge mentale ?


Exactement Ali, vous me voyez venir, et je vais essayer de vous convaincre que nous aurions tous intérêts à ralentir, preuves scientifiques à l’appui car figurez-vous que la recherche en neurosciences et en psychologie cognitive a démontré ces dernières années que ralentir le rythme quotidien et s'accorder des moments d'inactivité sont absolument essentiels pour préserver la santé mentale et la santé cognitive.

Commençons par les pauses.

Plusieurs recherches récentes montrent clairement que faire une pause après un apprentissage permet de consolider les souvenirs. Lorsque l'on s'arrête pour "ne rien faire" après avoir appris une information, le cerveau, lui, s'active pour transférer les souvenirs fragiles de l'hippocampe vers le cortex, afin d’assurer un meilleur ancrage du souvenir.

C’est pour cette raison que l’on conseille des pauses régulières au milieu d’une journée de travail, que ce soit chez les plus jeunes qui ont des cours à apprendre ou chez les adultes.

C’est également pour cette raison que le sommeil, cette grande pause la nuit est si importante pour le bon fonctionnement de la mémoire.

Mais ce n’est pas tout, Un article intitulé Taking it slow (publié un journal de santé d’Harvard) explique les bienfaits du "Slow Living" qui consiste à réduire consciemment la vitesse à laquelle nous exécutons nos tâches quotidiennes (comme marcher, lire, contempler ou cuisiner).

En ralentissant, nous forçons le cerveau à sortir du mode "pilote automatique" et éviter d’être une machine qui ne fait que répondre à une stimulation, ce que nous faisons lorsque nous répondons aux multiples sollicitations.

Cela diminue le cortisol (l'hormone du stress qui favorise l’oxydation des neurones), protège donc notre cerveau et améliore la mémoire de travail.

Mais ce n’est pas tout, la lenteur est à l’honneur même dans le sport. On parle aujourd’hui du « super slow jogging » qui renvoie au fait de courir à un rythme très lent (entre 3 et 6 km/h).

Courir à ce rythme pendant seulement 10 minutes stimule la sécrétion de sérotonine naturelle et active le lobe frontal, améliorant ainsi immédiatement les fonctions exécutives (planification, organisation) sans stresser l'organisme.

Si l’on rajoute à cela le fait qu’il a été montré que s’ennuyer dope la créativité et améliore les capacités de résolution de problèmes, j’espère vous avoir convaincu Ali que nous pouvons préserver notre cerveau et réduire la charge mentale en ralentissant.

Mais à voir votre enthousiasme quotidien et votre absence de stress, je me dis que vous faites aussi, comme moi, l’éloge de la lenteur et de la contemplation et refusez de céder à la dictature actuelle du multi-tâches."

 France Inter (22 septembre 2026) audio 4' [Français]

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