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Wednesday, September 22, 2010

La poésie introvertie (Bal)

Jean-Luc Douin, Le Monde, 21 Sept 2010

"Le choc, quand on voit un film de Kaplanoglu, dépouillé de musique et presque sans paroles, voué aux bruits animaliers, aux échos du vent ou de la pluie, est le défilé d'émotions, le chaos de sensations qui, dans les deux premiers films, ramènent sans cesse le héros à sa petite enfance, et dans le troisième le confrontent à ses rêves. Ce cinéaste a une approche du temps qui nous mène bien au-delà de l'époque où vivent ses personnages, et une façon de les regarder qui nous fait pénétrer dans leur âme. Il parle de son style comme d'un "réalisme spirituel", de son art comme d'une scrutation de la vie "à la lumière des puissances supérieures".

Dans Yumurta frappait d'emblée une façon d'égrener de petits gestes anodins qui prenaient valeur de symbole. Une fleur dans un pot, un bol de lait, un puits envahi d'herbes, l'odeur d'un oignon, et cet oeuf annoncé par le titre, signe de la séparation avec la mère, de l'heure de briser sa coquille. La trilogie est bâtie sur ce lien du fils et de sa mère, lien forcé quand celle-ci se retrouve veuve et confrontée à un petit garçon fracassé par la disparition de son modèle paternel dans Miel, lien rompu lorsque Yusuf doit accepter la sexualité de celle qui l'engendra et renoncer à vivre de ce qui le nourrissait jusque-là, l'économie laitière, dans Milk, film du sevrage. [..]

Milk et Miel débutent par une scène où un être humain est suspendu la tête en bas. Une jeune fille soumise à une sorte d'exorcisme destiné à faire sortir le serpent qui s'était introduit en elle par sa bouche dans Milk, le père à la merci d'une branche qui ne va pas tarder à craquer dans Miel. Kaplanoglu voit sa Turquie défigurée, son paradis à l'envers. Yusuf, tout au long de ces trois films, reste taiseux, fragile, introverti. La poésie sera son refuge. Les animaux, dont Kaplanoglu justifie la présence par une fidélité aux rapports qu'entretiennent les bêtes et les hommes, surgissent comme reflets de l'inconscient. [..]

Limpide, élégiaque, radieux dans sa manière d'évoquer les épreuves de Yusuf, le cinéma de Kaplanoglu apaise, fascine, grandit. Les scènes où Yusuf côtoie des jeunes filles sont empreintes de timidité et de respect. Il n'y a chez lui que contemplation là où d'autres succombent à la complaisance esthétique, y compris dans ses fins qui n'ont d'énigmatiques que les apparences. Milk : une lampe aveuglante comme un soleil. Miel : un seau d'eau où se reflète la lune. La lampe est celle d'un jeune homme travaillant à la mine et qu'illuminent ses espoirs de devenir écrivain. La lune est ce qui brille la nuit, à l'heure du deuil, quand ont résonné les prières. Deux façons, pour Kaplanoglu, de signifier le caractère instinctif et sacré de ce en quoi croit son héros, son double : la poésie."
Ours d'Or, Berlinale 2010

Saturday, September 11, 2010

Stasis films 1 (conceptual)



4'33" (1952/John Cage/USA)


Empire (1964/Andy Warhol/USA) 485'


Wavelength (1967/Michael Snow/Canada) 45'


Sayat Nova (1968/Sergei Paradjanov/Georgia) 79'


La région centrale (1971/Michael Snow/Canada) 180'


Semiotics of the Kitchen (1975/Martha Rosler) 6'29" (at UbuWeb)

The Reflecting Pool (1979/Bill Viola/USA) 7'


The Cremaster Cycle (1995-2002/Matthew Barney/USA)

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Wednesday, September 08, 2010

Minimalisme, Postmodernité et Arte Povera

Esthétiques de la Postmodernité
Caroline Guibet Lafaye, 2001, Paris-Sorbonne [résumé PDF]

Donald Judd (Minimalist Sculpture)
[..] La remise en question des frontières traditionnelles de l’art constitue une réaction contre le modernisme. Sans appartenir encore à la postmodernité, David Smith préfigure les réalisations proprement postmodernes de l’art minimal. [..] La sculpture n’entre dans une phase postmoderne qu’avec le minimalisme.
La sculpture : architecture et non-architecture.
Les structures axiomatiques

Le minimalisme participe de concert avec le Land Art et l’art conceptuel aux changements fondamentaux de l’histoire de l’art perceptibles depuis le milieu des années 1960. Les expérimentations des années 1950 et du début des années 1960 sont, historiquement, à l’origine de ce courant au nom péjoratif, donné en 1965 par les critiques aux oeuvres de Donald Judd, Robert Morris, Dan Flavin, Carl Andre : le minimalisme. [..] D’un point de vue stylistique, le minimalisme n’institue pas de rupture radicale avec les courants artistiques modernistes antérieurs. Ses préoccupations demeurent esthétiques, puisque son principal objet de réflexion est l’art en tant que tel. Le minimalisme revendique l’abandon de tout sujet : le sujet de l’art est l’art. Cette ligne de conduite le distingue mal du modernisme. Pourtant le minimalisme tourne le dos au modernisme, dans la mesure où il se dépouille des complexités de la forme. Il met à l’écart les éléments qui, jusqu’à présent et traditionnellement, ont permis de définir le style. L’analyse formelle manifeste donc l’ambiguïté du minimalisme entre modernisme et postmodernisme. Le minimalisme, à la façon du cubisme, élément principal du modernisme, se veut pauvre en contenu, minimal. Bien qu’il offre des références à des objets et à des activités du quotidien, il ne le prend pas pour sujet. L’appauvrissement du contenu induit un rejet de la composition. Les oeuvres minimalistes ne présentent pas, à l’analyse, de parties internes. Le minimalisme n’atteint pas seulement le contenu de l’oeuvre, mais touche aussi l’artiste. L’art minimal met entre parenthèse l’artiste. Les oeuvres sont le plus souvent fabriquées par des tiers, à partir d’indications données par les artistes (Flavin, Judd, LeWitt). La sculpture existe virtuellement comme un ensemble de règles notées sur un papier, qui revêt ensuite une forme matérielle, lorsqu’intervient le fabriquant engagé par l’artiste pour réaliser l’objet selon ses notations. Les oeuvres ne sont pas conçues comme une forme d’expression pour l’artiste, ni comme le vecteur d’un message. Elles déploient un sens de l’ordonnancement et une appréhension nouvelle –postmoderne ou anti-moderniste- de l’espace. Là se situe l’authentique rupture du modernisme sculptural et de la sculpture de la postmodernité. [..]

La recherche et la réflexion sur l’espace, menées par le minimalisme, ne passent pas exclusivement par un agencement d’éléments unitaires dans un espace. [..] Il y organise de petites unités selon des configurations simples et régulières. [..] Mais la dimension proprement postmoderne de l’art minimal consiste dans le travail de modification de l’espace. [..]
L’implication réciproque de l’avant et de l’arrière figure et rend sensible l’espace préobjectif du corps. La réflexion, de type phénoménologique, immanente à ces réalisations, sur l’espace du spectateur, sur l’intériorité projetée dans cet espace, sur le corps comme extériorisation complète du Moi est un trait distinctif du post-minimalisme.

The bird nest, Andy Goldsworthy (Land Art)
La sculpture : paysage et non-paysage. Les sites marqués

L’une des tendances artistiques les plus caractéristiques de la postmodernité est cette forme d’art minimal à grande échelle qu’est le Land Art ou Earth Art. Ce courant artistique des années 1970 est spécifiquement britannique.
Le Land Art et la sculpture postminimaliste partagent un commun intérêt pour la ligne. R. Smithson et M. Heizer envisagent le paysage comme un déploiement linéaire. Mais cette préoccupation n’a pas un sens seulement formel. Rapportée au langage, la ligne est absence d’intériorité, formulation de signes simples et complexes à la fois. Elle permet la fixation de significations et, de ce fait, s’inscrit dans une stratégie plus vaste.
« Elle est partie prenante de l’expression métaphorique du Moi qui a été la préoccupation dominante d’un art pleinement postexpressionniste ».
(R. Krauss, L’originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes)
[..] Le concept d’entropie, que R. Smithson place au centre de sa création – fondant ainsi le Land Art - , réintroduit cette dimension temporelle dans l’oeuvre. L’entropie, qui mesure la dégradation de l’énergie d’un système physique, et caractérise son degré de désordre, la décomposition de l’ordre en un chaos, fait du Land Art un art éphémère par nécessité. Le Land Art résulte de l’exigence d’appliquer à la création artistique la notion universelle d’entropie. [..]

Cette seconde tendance du Land Art se distingue de celle représentée par R. Smithson. Dans l’oeuvre de Richard Long, comme dans celle d’Andy Goldsworthy, qui réalise des Cairns, l’essentiel de la création se tient dans la procédure suivie, plutôt que dans le résultat auquel elle aboutit. [..] L’oeuvre postmoderne ne se présente pas comme un objet clairement identifié, trônant dans la galerie. Le Land Art appelle à considérer le monde comme de l’art, transgressant ses limites traditionnelles.

Igloo di pietra, 1982, Mario Merz (Arte Povera)
L’art conceptuel entre modernisme et postmodernité

Art conceptuel et Land Art, tous deux héritiers apparentés du minimalisme, reposent la question de la nature de l’art. Mais l’appartenance de l’art conceptuel à la postmodernité paraît problématique. [..]
La récusation des valeurs modernistes qui traverse l’art conceptuel et ses héritiers est aussi présente dans l’Arte Povera.

L’Arte Povera

Ce courant, principalement italien, se dessine au début des années 1970. Il doit son nom à l’exposition organisée par le critique italien Germano Celant, à Turin en 1970. L’Arte Povera constitue moins un mouvement artistique clos et organisé comme d’autres courants artistiques de la fin des années 1960 et du début des années 1970, qu’une étape dans un processus de modification de la nature de l’art, s’efforçant de le soustraire à la dépendance du style. Le style est l’élément permettant l’identification de l’artiste, dans sa manière propre et dans son appartenance à un courant artistique. [..] Il se conçoit comme une remise en cause critique de l’ordre établi des choses. Il modifie l’appréhension de l’art en accordant une place supérieure aux processus de la vie de l’artiste au détriment des objets. [..]
L’Arte Povera redécouvre « la tautologie en matière esthétique : la mer, c’est de l’eau ; une pièce, c’est un volume d’air ; du coton, c’est du coton. Le monde ? Un ensemble insaisissable de nations. L’angle ? La convergence de trois coordonnées. Le dallage est une portion de carreaux ; la vie, une série d’actions »
(Germano Celant, Arte Povera, 1989)
En effet, l’Arte Povera, dont on peut faire remonter l’origine aux premières réalisations d’environnement et d’installations des années 1920, s’en distingue par l’utilisation de matériaux insignifiants, qu’il hausse à la dignité artistique. [..] Dans certaines installations, la présence physique réelle du matériau est quasiment nulle. L’objet d’art perd son caractère sacré. L’Arte Povera déplace l’accent et l’attention de l’objet vers l’ambiance générale, vers ce qui l’entoure. Dans le contexte historique des années 1968-1969 en Europe, l’Arte Povera, en héritier du Pop Art, se tourne vers le social, pour conférer à l’art une signification politique. Ses préoccupations ne sont donc pas esthétiques, à la différence des courants modernistes, mais sociales et politiques. L’utilisation de matériaux de rebus, de matériaux pauvres connote, sur le plan esthétique, ces préoccupations sociales. De même, la critique de la notion de style menée par l’Arte Povera vise à modifier le rapport de l’art au public. Alors que la théorie moderniste de Greenberg supposait que l’oeuvre d’art devait présenter une qualité, l’art postmoderne en général et l’Arte Povera en particulier ressemblent le plus souvent aux choses ordinaires. L’expérience esthétique n’est alors pas différente de la façon dont le spectateur appréhende ces mêmes objets quotidiennement, puisqu’il ne juge pas d’une qualité de l’oeuvre. L’Arte Povera utilise cette modification de l’expérience esthétique pour donner un autre contenu à l’art. [..]"

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Tuesday, September 07, 2010

Hypermodernisme

"La comparaison du cinéma avec les arts plastiques, montre que l'existentialisme semble devoir y nicher moins dans l'activité elle-même qui se soumet au médium et le déconstruit que dans une neutralisation sémiotique qui s'abandonne à la nature supposée du médium (transparence) pour laisser le réel s'exprimer lui-même.
Appeler cette neutralisation 'moderne' et son contraire 'classique' est une mode, parmi d'autres. [..]

[Le postmordernisme] a mis beaucoup de temps à pénétrer la sphère de la réflexion sur le cinéma et, d'ailleurs, n'y est pas devenu monnaie courante comme dans d'autres secteurs (les arts plastiques, la réflexion historique ou politique). Pourtant, note Laurent Jullier [L'écran post-moderne, 1997], il y a une catégorie de films relativement récents qui se caractérisent soit par le 'recyclage des figures anciennes', soit par 'leur contournement', catégorie que l'on peut envisager de ranger sous l'étiquette post-moderne (1997) [..] il manque dans le propos de Jullier, plutôt intéressé par l'industrie culturelle que par le cinéma artistique, une autre dimension de postmodernisme (à laquelle appartient, par exemple, le 'cinéma du vide' étudié par Moure en 1997 [Vers une esthétique du vide au cinéma]) que j'appelle hypermodernisme [La Philosophie de l'art, Fondations et Fondements, Dominique Château, 2000] et que Ihab Hassan a étudié, relativement aux champs de la littérature et des arts plastiques, dans son grand livre The Dismemberment of Orpheus, Towards a Postmodern Literature (1971): l'après du modernisme qui, plutôt que de rompre avec lui, à la fois l'excède et l'épuise dans un travail des formes et/ou du sens confinant à la blancheur et au silence (cinéma du vide?). Autant le 'film-concert' semble consacrer l'absorbtion de l'art rejoint dans un cas, ludiquement ou non, l'évolution sociale du monde médiatisé, autant, dans l'autre, elle se concentre dans une involution qui magnifie le pouvoir spécifique d'instauration ontologique de l'art."

Cinéma et philosophie, 2003, Dominique Château


Hypermodernité désigne pour certains penseurs contemporains l'épistémè qui succède à la modernité et la postmodernité. Elle est aussi considérée comme un espace - puisque dans d'autres espaces il est possible de vivre avec d'autres visions du monde - où des individus et des communautés redéfinissent leurs regards sur les humains et les non-humains, sur leurs pratiques sociales, etc. dans le but d'assurer leur survie et leur épanouissement personnel. [..]
Selon N. Aubert, l'individu hypermoderne précède le modèle de société hypermoderne. Le type de personnalité que nous qualifions d’ « hypermoderne » émerge dans les années 1970 en Europe occidentale et en Amérique du Nord. [..]
L'hyper-modernité présente des caractéristiques similaires à la modernité. Car l’hypermodernité n’est pas une contestation de la modernité quant à certains de ses principes – émancipation, usage de la raison, orientation vers l’avenir, pratique du contrat, de la convention et du consentement.
Un besoin se fait sentir de marquer par un nouveau vocable la prise de conscience des échecs provisoires de la modernité. Le principal échec est l’application de la raison aux moyens plutôt qu’aux fins avec atteinte grave à la nature, à la connaissance subtile de l’intériorité de l’homme, à l'apprentissage de son impact social etc.
L’hypermodernité serait une « seconde » mise en œuvre régulée des valeurs de la modernité et du projet qui l'accompagne. La différence est que l’individu serait au centre de ce projet et y développerait ses capacités à la collaboration, à la fraternité librement organisée, développant une égalité de bien-être dans une diversité des parcours individuels.



"Je qualifie cette époque, la nôtre, d’hypermoderne. Il ne s’agit pas de la fin de la modernité (raison pour laquelle je n’emploie pas le terme de postmodernité), mais de son accélération dans une direction où l’autonomie se fait échec à elle-même.L’hypermodernité carbure au déni de l’altérité radicale, au déni de l’incomplétude de l’Autre. Ce déni s’inscrit dans le mouvement de réduction de l’altérité, inauguré par la modernité, qui devient « excessif » dans l’hypermodernité. Tout ce qui peut se présenter comme figure d’altérité y passe : l’autorité, la hiérarchie, le sacré, le corps, le temps, le désir, la finitude, la présence, la différence… L’altérité ne disparaît pas bien sûr, c’est plutôt sa reconnaissance sociale qui tend à disparaître. Est plutôt reconnue une autonomie qui rime avec indépendance. La promotion contemporaine de l’autonomie évacue le plus possible la rencontre avec l’altérité, la rencontre conflictuelle avec l’Autre, d’où la multiplication de modalités auto-… (autoévaluation, autolimitation, autogestion, autoréférence, autosatisfaction…). Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’humanisation sans altérité, ni d’autonomie non plus. Moins le sujet rencontre l’altérité, moins lui est-elle imposée par l’organisation sociale, plus se l’imposera-t-il et, assez souvent, de manière féroce (violence envers soi-même, attaque de panique, addiction…). Rencontrer l’altérité devient de plus en plus insupportable. L’homme contemporain se sent vite victime de l’Autre, victime du désir de l’Autre. Est-il étonnant que pour plusieurs, la moindre rencontre avec l’altérité (l’altérité de son corps, une rencontre amoureuse, un conflit…) devienne vite angoissante, traumatisante ?"

Le toutalisme hypermoderne, 2009, Martin Pigeon


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Monday, September 06, 2010

Bouquet for basho (Mehra)

Kunal Mehra (director of The wind Blows Where It will) notified me of his latest short film made in homage to Basho (29 Aug 2010) :

Matsuo Basho was a 17th-century Japanese haiku poet best known for his masterpiece Narrow Road to the Interior, a work composed during his nomadic travels through the Japanese countryside in 1689.
"...Just then, moonlight poured through leaves and cracks in the wall into a corner of the room. I heard villagers in the distance as they banged wooden clappers and shouted at deer to go away. My heart and mind felt the utter aloneness of autumn..."
In a few terse lines, Basho conjures up an entire landscape: both the actual moonlit landscape that he was experiencing that night, and the emotional vista that was unfolding in his mind at that time. His verses dissolve the lines between the seer and the seen, between the senses and the sensed object, creating an ephemeral oneness.

In this short film, I picked ten haikus and attempted to visually translate and project the frame of mind that the haikus put me in, inasmuch as one can interpolate and transform one form of art into another.

See also :