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Tuesday, September 07, 2010

Hypermodernisme

"La comparaison du cinéma avec les arts plastiques, montre que l'existentialisme semble devoir y nicher moins dans l'activité elle-même qui se soumet au médium et le déconstruit que dans une neutralisation sémiotique qui s'abandonne à la nature supposée du médium (transparence) pour laisser le réel s'exprimer lui-même.
Appeler cette neutralisation 'moderne' et son contraire 'classique' est une mode, parmi d'autres. [..]

[Le postmordernisme] a mis beaucoup de temps à pénétrer la sphère de la réflexion sur le cinéma et, d'ailleurs, n'y est pas devenu monnaie courante comme dans d'autres secteurs (les arts plastiques, la réflexion historique ou politique). Pourtant, note Laurent Jullier [L'écran post-moderne, 1997], il y a une catégorie de films relativement récents qui se caractérisent soit par le 'recyclage des figures anciennes', soit par 'leur contournement', catégorie que l'on peut envisager de ranger sous l'étiquette post-moderne (1997) [..] il manque dans le propos de Jullier, plutôt intéressé par l'industrie culturelle que par le cinéma artistique, une autre dimension de postmodernisme (à laquelle appartient, par exemple, le 'cinéma du vide' étudié par Moure en 1997 [Vers une esthétique du vide au cinéma]) que j'appelle hypermodernisme [La Philosophie de l'art, Fondations et Fondements, Dominique Château, 2000] et que Ihab Hassan a étudié, relativement aux champs de la littérature et des arts plastiques, dans son grand livre The Dismemberment of Orpheus, Towards a Postmodern Literature (1971): l'après du modernisme qui, plutôt que de rompre avec lui, à la fois l'excède et l'épuise dans un travail des formes et/ou du sens confinant à la blancheur et au silence (cinéma du vide?). Autant le 'film-concert' semble consacrer l'absorbtion de l'art rejoint dans un cas, ludiquement ou non, l'évolution sociale du monde médiatisé, autant, dans l'autre, elle se concentre dans une involution qui magnifie le pouvoir spécifique d'instauration ontologique de l'art."

Cinéma et philosophie, 2003, Dominique Château


Hypermodernité désigne pour certains penseurs contemporains l'épistémè qui succède à la modernité et la postmodernité. Elle est aussi considérée comme un espace - puisque dans d'autres espaces il est possible de vivre avec d'autres visions du monde - où des individus et des communautés redéfinissent leurs regards sur les humains et les non-humains, sur leurs pratiques sociales, etc. dans le but d'assurer leur survie et leur épanouissement personnel. [..]
Selon N. Aubert, l'individu hypermoderne précède le modèle de société hypermoderne. Le type de personnalité que nous qualifions d’ « hypermoderne » émerge dans les années 1970 en Europe occidentale et en Amérique du Nord. [..]
L'hyper-modernité présente des caractéristiques similaires à la modernité. Car l’hypermodernité n’est pas une contestation de la modernité quant à certains de ses principes – émancipation, usage de la raison, orientation vers l’avenir, pratique du contrat, de la convention et du consentement.
Un besoin se fait sentir de marquer par un nouveau vocable la prise de conscience des échecs provisoires de la modernité. Le principal échec est l’application de la raison aux moyens plutôt qu’aux fins avec atteinte grave à la nature, à la connaissance subtile de l’intériorité de l’homme, à l'apprentissage de son impact social etc.
L’hypermodernité serait une « seconde » mise en œuvre régulée des valeurs de la modernité et du projet qui l'accompagne. La différence est que l’individu serait au centre de ce projet et y développerait ses capacités à la collaboration, à la fraternité librement organisée, développant une égalité de bien-être dans une diversité des parcours individuels.



"Je qualifie cette époque, la nôtre, d’hypermoderne. Il ne s’agit pas de la fin de la modernité (raison pour laquelle je n’emploie pas le terme de postmodernité), mais de son accélération dans une direction où l’autonomie se fait échec à elle-même.L’hypermodernité carbure au déni de l’altérité radicale, au déni de l’incomplétude de l’Autre. Ce déni s’inscrit dans le mouvement de réduction de l’altérité, inauguré par la modernité, qui devient « excessif » dans l’hypermodernité. Tout ce qui peut se présenter comme figure d’altérité y passe : l’autorité, la hiérarchie, le sacré, le corps, le temps, le désir, la finitude, la présence, la différence… L’altérité ne disparaît pas bien sûr, c’est plutôt sa reconnaissance sociale qui tend à disparaître. Est plutôt reconnue une autonomie qui rime avec indépendance. La promotion contemporaine de l’autonomie évacue le plus possible la rencontre avec l’altérité, la rencontre conflictuelle avec l’Autre, d’où la multiplication de modalités auto-… (autoévaluation, autolimitation, autogestion, autoréférence, autosatisfaction…). Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’humanisation sans altérité, ni d’autonomie non plus. Moins le sujet rencontre l’altérité, moins lui est-elle imposée par l’organisation sociale, plus se l’imposera-t-il et, assez souvent, de manière féroce (violence envers soi-même, attaque de panique, addiction…). Rencontrer l’altérité devient de plus en plus insupportable. L’homme contemporain se sent vite victime de l’Autre, victime du désir de l’Autre. Est-il étonnant que pour plusieurs, la moindre rencontre avec l’altérité (l’altérité de son corps, une rencontre amoureuse, un conflit…) devienne vite angoissante, traumatisante ?"

Le toutalisme hypermoderne, 2009, Martin Pigeon


Lire aussi :

Monday, September 06, 2010

Bouquet for basho (Mehra)

Kunal Mehra (director of The wind Blows Where It will) notified me of his latest short film made in homage to Basho (29 Aug 2010) :

Matsuo Basho was a 17th-century Japanese haiku poet best known for his masterpiece Narrow Road to the Interior, a work composed during his nomadic travels through the Japanese countryside in 1689.
"...Just then, moonlight poured through leaves and cracks in the wall into a corner of the room. I heard villagers in the distance as they banged wooden clappers and shouted at deer to go away. My heart and mind felt the utter aloneness of autumn..."
In a few terse lines, Basho conjures up an entire landscape: both the actual moonlit landscape that he was experiencing that night, and the emotional vista that was unfolding in his mind at that time. His verses dissolve the lines between the seer and the seen, between the senses and the sensed object, creating an ephemeral oneness.

In this short film, I picked ten haikus and attempted to visually translate and project the frame of mind that the haikus put me in, inasmuch as one can interpolate and transform one form of art into another.

See also :

Saturday, September 04, 2010

Sound is just sound (John Cage)


"When I hear what we call music, it seems to me that someone is talking. And talking about his feelings, or about his ideas of relationships. But when I hear the sound of traffic, here on 6th avenue for instance, I don't have the feeling that anyone is talking. I have the feeling that sound is acting. And I love the activity of sound. And it gets louder and quieter, higher and lower, longer and shorter... it does all these things. I'm completly satisfied with that. I don't need sound to talk to me.
We don't see much difference between time and space. We don't know where one begins and the other stops. So that most of the arts that we think of is being in time and most of the arts we think of is being in space.
Marcel Duchamp for instance, began thinking of music as being not a time art but a space art. And he made a piece called "Sculpture musical", which means different sounds coming from different places, and lasting, producing a sculpture which is sonorous and remains.
People expect "listening" to be more than listening. And so sometimes they speak of "inner listening", or the "meaning of sound". When I talk about music, it finally comes to people's mind that I'm talking about sound that doesn't mean anything, that is not "inner" but is just "outer". And people who understand that say : "you mean it's just sounds?", thinking that for something to just be a sound is to be useless. Whereas I love sounds, just as they are. And I have no need for them to be anything more, than what they are. I don't want them to be psychological. I don't want a sound to pretend that it's a bucket, or that it's president, or that it's in love with another sound. I just want it to be a sound.
Emmanuel Kant said they were two things that don't have to mean anything : music and laughter. Don't have to mean anything, that is in order to give us very deep pleasure.
The sound experience which I prefer to all others, is the experience of silence. And silence almost everywhere in the world now is traffic.
If you listen to Bethoven or Mozart, you see they are always the same. But if you listen to traffic, you see it's always different."
New York, 4 Feb 1991

CCC is like John Cage's theoretical breakthrough 4'33" with music. He made spectators self-conscious about the very identity of silence, for itself; not as a buffer or a margin to sound and music, but as an entity in itself.
CCC gives cinema this new paradigm where inaction is powerful in itself, and not just as a prelude to action, where quietness is not a meaningful (unheard) inner monologue we are expected to fill in, but as a mute moment for its own beauty. When John Cage says "sound is just sound" it is not meant in a pejorative or dismissive way, on the contrary it is celebrating the self-worth of sound and silence in spite of any possible added value.
Contemplation doesn't have to mean anything, doesn't have to give sense to a plot, doesn't have to drive the story, doesn't have to give personality to characters... It is an extraordinary moment devoid of intellectualized discourse, psychological manipulation or personal messages. We have to learn to see beauty in emptiness, in dead times, in impersonal sounds... and in silence.

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Friday, September 03, 2010

Meditation vs Contemplation 2

Spot the differences:
Meditation

Contemplation

Opening shot of Carlos Reygadas' Stellet Licht (2007)

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Tuesday, August 31, 2010

Lenteur cérémonielle (Le Monde)

Uncle Boonmee Who Can Recall His Past Lives (2010/Weerasethakul/Thailand)
Jean-Luc Douin (Le Monde, 31 août 2010): "C'est un cinéma mystérieux, hallucinatoire, d'une lenteur cérémonielle, faisant appel à la mystique et à des émotions sensuelles déroutantes pour certains, qu'a couronné cette année le Festival de Cannes en décernant sa Palme d'or à ce film.[..]
La séquence inaugurale, celle d'un buffle égaré dans la brume, donne le ton : on la reçoit d'abord pour ce qu'elle est, l'image belle, majestueuse et intrigante, d'un animal traqué. On comprendra au fil des strophes de cet hymne à la vie éternelle que cette bête gémissante symbolise la disparition d'un monde. Et la revoyant à l'heure du trépas de son personnage principal, Oncle Boonmee, on acceptera volontiers qu'elle figure cet homme dont Weerasethakul nous invite à suivre le passage d'un monde à l'autre. [..]
Un oeil dans l'au-delà des rêves et des incarnations conceptuelles de ce qui hante l'esprit, Apichatpong Weerasethakul reste attentif à ce qui paralyse son paradis thaïlandais : la répression d'un Etat nationaliste qui contrôle, censure, pourchasse les immigrés clandestins (laotiens ou birmans) et combat les insurgés (l'armée combattait les "chemises rouges" pendant le Festival). Oncle Boonmee incarne une certaine foi en même temps qu'un temps révolu, une Thaïlande de jadis. [..]
Changer de peau est un réflexe existentiel depuis Blissfully Yours (2002) où le héros, atteint de psoriasis, mue tel un serpent. Un moine bouddhiste rêve qu'il se transforme en poulet dans Syndromes and a Century, une chienne décédée d'un cancer du pancréas réapparaît pour veiller sur le sommeil de son maître dans Tropical Malady (2004), où dans la jungle (asile du désir), un jeune homme guette un tigre, avatar de son amant. [..]
Ce qui fascine chez Apichatpong Weerasethakul, c'est la simplicité, l'évidence avec laquelle s'impose l'osmose de l'homme et de l'animal, loin des instincts sauvages et meurtriers. Ce Jacques Tourneur de la péninsule indochinoise convoque des âmes capables de toutes les métamorphoses, reflets fauves de pulsions d'harmonie.[..]
Pour Weerasethakul, rien que de très naturel là-dedans. Ou plutôt, rien que de très cinématographique. Les fantômes sont des projections, la caméra un outil pour capturer le passé, préserver le souvenir des défunts. Oncle Boonmee, c'est lui, sa façon de transformer ses souvenirs, ses fantasmes, ses expériences, en créatures surnaturelles. Oncle Boonmee est, en quelque sorte, un journal intime."
Victor Erice est membre du jury de la compétition officielle 2010 qui a décerné la Palme D'Or au film d'Apichatpong Weerasethakul.
Victor Erice (Le Monde, 31 août 2010) : "Dans l'article premier du règlement du jury international du Festival de Cannes pour les films en compétition, il est stipulé que le Festival a pour objet 'de révéler et de mettre en valeur des œuvres de qualité en vue de servir l'évolution de l'art cinématographique'. Cette condition suppose une qualité particulière, que les festivals de cinémas, au moment du palmarès, ne distinguent pas toujours. Peut-être par négligence, ou bien en raison de l'absence dans la sélection d'une œuvre répondant à cette exigence. Heureusement, cela n'a pas été le cas de l'édition 2010 du Festival de Cannes, ni de Oncle Boonmee, d'Apichatpong Weerasethakul, un film qui incarne de façon irréfutable cette condition première. C'est ce trait lumineux d'Oncle Boonmee qui a impressionné le plus durablement le jury cannois (...).
Il n'est en rien facile de décrire Oncle Boonmee (...). Il s'agit d'une oeuvre qui se déploie à tant de niveaux différents, où le fantastique et le surnaturel coexistent avec le quotidien, qui ne renonce ni à la chronique ni à l'autobiographie, tout en offrant le témoignage élégiaque sur une culture, qui, à l'image d'un certain type de cinéma, court aujourd'hui le risque de disparaître. Dans ses images, le grand thème de la réincarnation, fondement de la culture locale de laquelle il est issu, est indissociable d'un hommage au cinéma, à sa capacité exceptionnelle à se constituer en machine à voyager dans le temps."