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Wednesday, June 09, 2010

Figures de l'absence (Vernet)

"D'abord il y a l'absence.

Il est coutumier de penser le cinéma en termes d'effet de présence, d'impression de réalité devant le spectacle offert. Le cinéma trouverait là sa marque distinctive, l'opposant à tous les autres arts. Dans cette coutume, il faut inclure aussi que le cinéma narratif serait celui de la transparence, celui qui bien sûr se fait oublier en tant que langage et discours pour procurer le sentiment rassasiant d'un accès direct à l'histoire, aux événements, aux objets et aux personnages, mais aussi celui qui serait réalistes et présenterait l'espace dans sa consistance, comme nous le percevons, à très peu près, dans la vie quotidienne. Dans ces conditions, le rôle du cinéma narratif classique serait de leurrer son spectateur en lui faisant prendre l'image pour le réel, le fictif pour le possible. Nombre de réflexions sur le cinéma, y compris actuelles, se sont fondées là-dessus.

Je suis, pour ma part, frappé du contraire. Et dans ce qu'on va lire j'ai voulu prendre le contrepied de ce qu'on vient de voir. Au cinéma, du côté de l'histoire racontée, je suis frappé par l'importance des disparitions, des évanouissements, des apparitions, et des distances instaurées. Du côté du dispositif, du peu de réalité de l'image cinématographique et de ses 'incohérence', comme du plaisir que prend, justement à cela, un spectateur désirant, tendu vers quelque chose qui n'est pas là, fuit, se dérobe ou est escamoté, un spectateur conscient de l'infranchissable écart entre la salle où il est et la scène où se déroule l'histoire. Mitry : 'L'image n'apparaît pas comme "objet", mais comme "absence de réalité"'. Bazin : la présence-absence du représenté. Metz : le signifiant imaginaire.

Du coup, m'intéresse dans le cinéma narratif ce qui n'est pas, à l'intérieur des images représentatives et en mouvement, assignable, localisable, découpable, objet en mouvement, mais ce qui est vide, passage immatériel, mouvement pur ou immobilité totale, figement. Dans les textes qui suivent, on s'en tiendra à la représentation, dans l'image, de l'invisible, lorsque le cinéma cherche à rendre sensible par ses propres moyens une existence qui ne peut se matérialiser sous forme réaliste, par une étendue. [..]

D'abord, le souci de maintenir en contact organisation de la figure dans le film et position du spectateur dans la salle, de façon à faire apparaitre, par exemple, le rôle et le fonctionnement de la nostalgie non seulement dans les histoires, mais aussi dans l'institution cinématographique. Celle-ci ne peut pas être uniquement considérée comme une usine à rêves : c'est également une machine à éteindre les rêves. Ensuite, un examen critique des notions de réalisme et de transparence. [..] Car nous avons affaire à des espaces complexes, morcelés, non-perceptifs et même réversibles comme dans l'en-deçà ou la surimpression. Par ailleurs, on trouvera au fil des textes des éléments de réflexion sur la notion de personnage, bien sûr à partir du personnage peint ou absent, mais aussi à partir de cette dialectique entre espace et fiction pour montrer comment, au-delà de l'image conçue à la manière d'un bloc de réalité, le personnage se présente également pour le spectateur comme une intention qui peut informer les images afin de se faire saisir à travers elles. Enfin, j'ai essayé d'approcher, à travers ces cinq essais, ce qu'on pourrait appeler une idéologie de l'invisible dans le cinéma narratif, non seulement par les croyances et les affects qui y sont attachés (fantômes et dénégation de la mort, regard divin et sentiment de culpabilité...) modelant mise en scène et mise en intrigue, mais aussi par ce discours moral, courant parallèlement à la fiction, lui servant de contrepoint pour en être souvent le guide et l'aboutissement. Discours moral non attesté, éparpillé, muet, mais auquel notre attachement au cinéma classique doit beaucoup en frôlant parfois la simple bêtise tant il s'agit d'une sorte de confort intellectuel archaïque, qui trouve à se dissimuler derrière la multitude des histoires et de leurs péripéties où simultanément il se réalimente."

Marc Vernet, Figures de l'absence, 1988 (avant propos)
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Monday, June 07, 2010

Signatura rerum (Schopenhauer)

"La connaissance des Idées, au degré supérieur, nous vient par la peinture, d'un intermédiaire étranger; mais nous pouvons aussi la recevoir directement, si nous contemplons les plantes d'une manière purement intuitive, si nous observons les animaux; il faut étudier ces derniers dans leur état naturel de liberté entière. La contemplation objective de leur formes diverses et merveilleuses, de leurs actes et des leurs attitudes, est une leçon riche d'enseignement, prise au grand livre de la nature; c'est un déchiffrement de la véritable signatura rerum; nous y reconnaissons les degrés et les modalités sans nombre de la manifestation de la volonté; cette volonté, une identique dans tous les êtres, ne tend partout qu'à une seule fin qui est de s'objectiver dans la vie et dans l'existence, sous des formes infiniment variées et différentes, résultant de son adaptation aux circonstances extérieures; ce sont comme les variations nombreuses d'un même thème musical. Si je devais donner au contemplateur une explication concise et suggestive de l'essence intime de tous les êtres, je ne pourrais mieux faire que de choisir une formule sanscrite qui revient fort souvent dans les livres saints des Hindous et qu'on appelle Mahavakya, la grande parole: tat tvam asi, c'est-à-dire "tu es ceci"».

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté de Représentation, 1819

La barrière du verbe (Bergson)

"Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n'est perçu par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fût-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et je crois lire dans le fond de mon coeur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde extérieur, c'est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c'est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l'homme sont effacées, les ressemblances utiles à l'homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l'avance où mon action s'engagera. Ces routes sont celles où l'humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j'en pourrai tirer. Et c'est cette classification que j'aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses...

L'individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu'il ne nous est pas matériellement utile de l'apercevoir. Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un homme d'un autre homme), ce n'est pas l'individualité même que notre œil saisit, c'est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliterons la reconnaissance".

Henri Bergson, Le rire, 1899
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Rêveries du spectateur solitaire (Rousseau)

[..] Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort.
[..] J'ai remarqué dans les vicissitudes d'une longue vie que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d'y trouver enfin la suprême félicité. Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n'y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. [..] Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. [..]
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la société humaine et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter. Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut que le coeur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de celui qui les éprouve, il en faut dans le concours des objets environnants. Il n'y faut ni un repos absolu ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie, et nous arrache d'au-dedans de nous pour nous remettre à l'instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort. [..]
Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurais encore pu rêver agréablement. Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et séparée du reste du monde, où rien ne m'offrait que des images riantes, où rien ne me rappelait des souvenirs attristants où la société du petit nombre d'habitants était liante et douce sans être intéressante au point de m'occuper incessamment, où je pouvais enfin me livrer tout le jour sans obstacle et sans soins aux occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L'occasion sans doute était belle pour un rêveur qui, sachant se nourrir d'agréables chimères au milieu des objets les plus déplaisants, pouvait s'en rassasier à son aise en y faisant concourir tout ce qui frappait réellement ses sens. [..]"

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, 1778, cinquième promenade (extraits)

Inerte : état d'ame (Bergson)

"Je veux bien que le tableau n'ait pas la valeur artistique d'un Rembrandt ou d'un Vélasquez : il est tout aussi inattendu et, en ce sens, aussi original. On alléguera que j'ignorais le détail des circonstances, que je ne disposais pas des personnages, de leurs gestes, de leurs attitudes, et que, si l'ensemble m'apporte du nouveau, c'est qu'il me fournit un surcroît d'éléments. Mais j'ai la même impression de nouveauté devant le déroulement de ma vie intérieure. Je l'éprouve, plus vive que jamais, devant l'action voulue par moi et dont j'étais seul maître. Si je délibère avant d'agir, les moments de la délibération s'offrent à ma conscience comme les esquisses successives, chacune seule de son espèce, qu'un peintre ferait de son tableau ; et l'acte lui-même, en s'accomplissant, a beau réaliser du voulu et par conséquent du prévu, il n'en a pas moins sa forme originale. Soit, dira-t-on; il y a peut-être quelque chose d'original et d'unique dans un état d'âme; mais la matière est répétition ; le monde extérieur obéit à des lois mathématiques une intelligence surhumaine, qui connaîtrait la position, la direction et la vitesse de tous les atomes et électrons de l'univers matériel à un moment donné, calculerait n'importe quel état futur de cet univers, comme nous le faisons pour une éclipse de soleil ou de lune. - Je l'accorde, à la rigueur, s'il ne s'agit que du monde inerte, et bien que la question commence à être controversée, au moins pour les phénomènes élémentaires'. Mais ce monde n'est qu'une abstraction. La réalité concrète comprend les êtres vivants, conscients, qui sont encadrés dans la matière inorganique. Je dis vivants et conscients, car j'estime que le vivant est conscient en droit il devient inconscient en fait là où la conscience s'endort, mais, jusque dans les régions où la conscience somnole, chez le végétal par exemple, il y a évolution réglée, progrès défini, vieillissement, enfin tous les signes extérieurs de la durée qui caractérise la conscience. Pourquoi d'ailleurs parler d'une matière inerte où la vie et la conscience s'inséreraient comme dans un cadre ? De quel droit met-on l'inerte d'abord ? Les anciens avaient imaginé une Ame du Monde qui assurerait la continuité d'existence de l'univers matériel. Dépouillant cette conception de ce qu'elle a de mythique, je dirais que le monde inorganique est une série de répétitions ou de quasi-répétitions infiniment rapides qui se somment en changements visibles et prévisibles. Je les comparerais aux oscillations du balancier de l'horloge celles-ci sont accolées à la détente continue d'un ressort qui les relie entre elles et dont elles scandent le progrès celles-là rythment la vie des êtres conscients et mesurent leur durée. Ainsi, l'être vivant dure essentiellement; il dure, justement parce qu'il élabore sans cesse du nouveau et parce qu'il n'y a pas d'élaboration sans recherche, pas de recherche sans tâtonnement. Le temps est cette hésitation même, ou il n'est rien du tout. Supprimez le conscient et le vivant (et vous ne le pouvez que par un effort artificiel d'abstraction, car le monde matériel, encore une fois, implique peut-être la présence nécessaire de la conscience et de la vie), vous obtenez en effet un univers dont les états successifs sont théoriquement calculables d'avance, comme les images, antérieures au déroulement, qui sont juxtaposées sur le film cinématographique. Mais alors, à quoi bon le déroulement ? Pourquoi la réalité se déploie-t-elle ? Comment n'est-elle pas déployée ? A quoi sert le temps ? (Je parle du temps réel, concret, et non pas de ce temps abstrait qui n’est qu’une quatrième dimension de l’espace ".

Henri Bergson, La pensée et le mouvant, 1934 [PDF]
 
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