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Thursday, January 26, 2012

Francis Ponge


" Le monde muet est notre seule patrie"

Francis Ponge
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« Tout à coup, le Temps, l’Écoulement, le Rythme, seraient premiers ; l’espace, la lumière ne viendraient qu’ensuite comme apparence et qualités secondes ; la lumière n’étant que les yeux brillants du Temps, du Temps noué en fruits, en astres, provisions de temps futur, d’avenir, de vie. »

Francis Ponge, L’asparagus, 1963.

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« À partir du moment où l’on considère les mots comme une matière, il est très agréable de s’en occuper. Tout autant que peut l’être pour un peintre de s’occuper des couleurs et des formes. Très plaisant d’en jouer. (…) Par ailleurs, c’est seulement à partir des propriétés particulières de la matière verbale que peuvent être exprimées certaines choses - ou plutôt les choses. (…) S’agissant de rendre le rapport de l’homme au monde, c’est seulement de cette façon qu’on peut espérer réussir à sortir du manège ennuyeux des sentiments, des idées, des théories, etc. »

Francis Ponge ;  Pratique d’écriture ou l’inachèvement perpétuel ; 1954

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« PROÊME. - Le jour où l'on voudra bien admettre comme sincère et vraie la déclaration que je fais à tout bout de champ que je ne me veux pas poète, que j'utilise le magma poétique mais pour m'en débarrasser, que je tends plutôt à la conviction qu'aux charmes, qu'il s'agit pour moi d'aboutir à des formules claires, et impersonnelles, on me fera bien plaisir, on s'épargnera bien des discussions oiseuses à mon sujet. »

Francis Ponge ; Méthodes ; 26 février 1948

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"Selon moi la fonction de la poésie, c'est de nourrir l'esprit de l'homme en l'abouchant au cosmos. Il suffit d'abaisser notre prétention à dominer la nature et d'élever notre prétention à en faire physiquement partie pour que la réconciliation ait lieu."

Francis Ponge ; La fontaine 
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L'huître

L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.
A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.

F. Ponge, Le Parti pris des choses, 1942



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Tuesday, January 24, 2012

Café Lumière (Sabouraud)

Tokyo, de nos jours. Un quartier résidentiel où circulent les tramways. Yoko revient d'un séjour à Taïwan, elle va voir une librairie dans le quartier des bouquinistes. Hajime, un garçon silencieux qui aime enregistrer le bruit des trains traversant la ville, dirige la boutique. Après le divorce de ses parents, Yoko a été élevée par son oncle au nord du pays. Aujourd'hui, elle reprend contact avec son père et sa nouvelle épouse. Choisi et présenté par Frédéric Sabouraud

« Quand je tournais Les Garçons de Fengkuei, mon assistant m'a prêté trois cassettes de films d'Ozu. Je devais être trop jeune, je n'avais pas accroché. Je me suis endormi avant la fin, je n'ai pas insisté. Plus tard, à l'époque d'Un temps pour vivre, un temps pour mourir, je suis allé à Paris pour rencontrer Marco Müller. Il m'a parlé d'un film à voir, Gosses de Tokyo. J'ai trouvé ce film splendide ! […] À cette époque, ses films sont très vivants. Ils traitent des petites choses du quotidien, du "goût de la vie", comme on dit.
[…] Je ne connaissais ni le quotidien ni les préoccupations des Japonais. Mais j'étais prêt à relever ce défi passionnant. Et puis je m'étais souvent rendu au Japon, je m'étais documenté.
[…] J'ai d'abord construit mon récit à partir d'histoires rapportées par des amis et de ce que j'avais lu dans les journaux. Pour préparer le tournage, je me suis simplement procuré un plan de Tokyo avec les réseaux ferroviaires.
[…] Sur les voies publiques des villes, certaines parcelles appartiennent aux immeubles privés. Il y est interdit de planter sa caméra. […] Alors, quand nos acteurs étaient prêts, on sortait la caméra, on filmait et on remballait avant de vite reculer sur la voie publique. »
Hou Hsiao-hsien, propos extraits du film de Harold Manning Métro Lumière (59´), complément du coffret DVD édité par Diaphana

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Craneway Event (Gauville)

En novembre 2008, Tacita Dean a filmé Merce Cunningham (1919-2009) et sa compagnie de danse répétant pour un événement dans une ancienne usine d'assemblage Ford conçue par Albert Kahn à Richmond en Californie. L'ultime collaboration avec le chorégraphe, disparu quelques mois plus tard. Choisi et présenté par Hervé Gauville. 

« L'impressionnant décor de Craneway, sa beauté unique, sont parfaitement en résonance avec l'écriture chorégraphique de Merce Cunningham. Pour Tacita Dean, il ne s'agissait pas de réaliser un documentaire de plus sur Merce et sa compagnie mais de transformer l'observation de leur travail en une vision onirique, quasi mythique.
Les hangars de Craneway ouvrent sur l'océan. Les vastes verrières qui éclairent les séquences filmées dessinent simultanément des zones d'ombre, des contrejours, qui rendent énigmatiques les actions en cours : tantôt des jeux de miroirs modifient les perspectives, tantôt les danseurs prennent l'aspect d'un cortège d'ombres chinoises.
[…] La lumière crépusculaire de Craneway abrite et perpétue à jamais l'échange entre Merce et ses danseurs. Échange dont on sait qu'il était au principe de sa danse.
Et lorsque vers la fin du film Merce s'assoupit un instant, les danseurs qui s'en aperçoivent, frémissent, désemparés. Comme si déjà il n'était plus tout à fait parmi eux. […] »
Patrick Bensard, octobre 2010

Thursday, January 12, 2012

La pente de la rêverie (Hugo)


La pente de la rêverie
Obscuritate rerum verba saepe obscurantur.
GERVASIUS TILBERIENSIS.

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;
Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;
Et quand s'offre à vos yeux un océan qui dort,
Nagez à la surface ou jouez sur le bord.
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s'élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L'autre jour, il venait de pleuvoir, car l'été,
Cette année, est de bise et de pluie attristé,
Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,
Prend le masque d'avril qui sourit et qui pleure.
J'avais levé le store aux gothiques couleurs.
Je regardais au loin les arbres et les fleurs.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d'enfants joueurs et d'oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d'herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L'eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi
Mes amis, non confus, mais tels que je les vois
Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle,
Vous avec vos pinceaux dont la pointe étincelle,
Vous, laissant échapper vos vers au vol ardent,
Et nous tous écoutant en cercle, ou regardant.
Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages,
Tous, même les absents qui font de longs voyages.
Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,
Avec l'air qu'ils avaient quand ils vivaient aussi.
Quand j'eus, quelques instants, des yeux de ma pensée,
Contemplé leur famille à mon foyer pressée,
Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés
Pâlir en s'effaçant leurs fronts décolorés,
Et tous, comme un ruisseau qui dans un lac s'écoule,
Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas.
Ceux qu'on n'a jamais vus, ceux qu'on ne connaît pas.
Tous les vivants ! - cités bourdonnant aux oreilles
Plus qu'un bois d'Amérique ou des ruches d'abeilles,
Caravanes campant sur le désert en feu,
Matelots dispersés sur l'océan de Dieu,
Et, comme un pont hardi sur l'onde qui chavire,
Jetant d'un monde à l'autre un sillon de navire,
Ainsi que l'araignée entre deux chênes verts
Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre,
Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère,
Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver,
Les vallons descendant de la terre à la mer
Et s'y changeant en golfe, et des mers aux campagnes
Les caps épanouis en chaînes de montagnes,
Et les grands continents, brumeux, verts ou dorés,
Par les grands océans sans cesse dévorés,
Tout, comme un paysage en une chambre noire
Se réfléchit avec ses rivières de moire,
Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet,
Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait !
Alors, en attachant, toujours plus attentives,
Ma pensée et ma vue aux mille perspectives
Que le souffle du vent ou le pas des saisons
M'ouvrait à tous moments dans tous les horizons,
Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes,
A côté des cités vivantes des deux mondes,
D'autres villes aux fronts étranges, inouïs,
Sépulcres ruinés des temps évanouis,
Pleines d'entassements, de tours, de pyramides,
Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides.

Quelques-unes sortaient de dessous des cités
Où les vivants encor bruissent agités,
Et des siècles passés jusqu'à l'âge où nous sommes
Je pus compter ainsi trois étages de Romes.
Et tandis qu'élevant leurs inquiètes voix,
Les cités des vivants résonnaient à la fois
Des murmures du peuple ou du pas des armées,
Ces villes du passé, muettes et fermées,
Sans fumée à leurs toits, sans rumeurs dans leurs seins,
Se taisaient, et semblaient des ruches sans essaims.
J'attendais. Un grand bruit se fit. Les races mortes
De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes,
Et je les vis marcher ainsi que les vivants,
Et jeter seulement plus de poussière aux vents.
Alors, tours, aqueducs, pyramides, colonnes,
Je vis l'intérieur des vieilles Babylones,
Les Carthages, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
D'où sans cesse sortaient des générations.

Ainsi j'embrassais tout : et la terre, et Cybèle ;
La face antique auprès de la face nouvelle ;
Le passé, le présent ; les vivants et les morts ;
Le genre humain complet comme au jour du remords.
Tout parlait à la fois, tout se faisait comprendre,
Le pélage d'Orphée et l'étrusque d'Évandre,
Les runes d'Irmensul, le sphinx égyptien,
La voix du nouveau monde aussi vieux que l'ancien.

Or, ce que je voyais, je doute que je puisse
Vous le peindre : c'était comme un grand édifice
Formé d'entassements de siècles et de lieux ;
On n'en pouvait trouver les bords ni les milieux ;
A toutes les hauteurs, nations, peuples, races,
Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces,
Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas,
Parlant chacun leur langue et ne s'entendant pas ;
Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde,
De degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux,
Venait, s'épaississant ensemble toutes deux,
Et, dans ces régions que nul regard ne sonde,
Plus l'homme était nombreux, plus l'ombre était profonde.
Tout devenait douteux et vague, seulement
Un souffle qui passait de moment en moment,
Comme pour me montrer l'immense fourmilière,
Ouvrait dans l'ombre au loin des vallons de lumière,
Ainsi qu'un coup de vent fait sur les flots troublés
Blanchir l'écume, ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent,
L'horizon se perdit, les formes disparurent,
Et l'homme avec la chose et l'être avec l'esprit
Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.
J'étais seul. Tout fuyait. L'étendue était sombre.
Je voyais seulement au loin, à travers l'ombre,
Comme d'un océan les flots noirs et pressés,
Dans l'espace et le temps les nombres entassés !

Oh ! cette double mer du temps et de l'espace
Où le navire humain toujours passe et repasse,
Je voulus la sonder, je voulus en toucher
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,
Et dire si son lit est de roche ou de fange.
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,
Au profond de l'abîme il nagea seul et nu,
Toujours de l'ineffable allant à l'invisible...
Soudain il s'en revint avec un cri terrible,
Ébloui, haletant, stupide, épouvanté,
Car il avait au fond trouvé l'éternité.
mai 1830
Victor HUGO   (1802-1885)


Voir aussi : 

Tuesday, January 10, 2012

Sommaire 2011


CITATION ECRITE

INTERVIEW

CONFERENCE

CITATION AUDIO-VISUELLE



CONTRIBUTIONS 
HARRYTUTTLE