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Tuesday, January 24, 2012

Craneway Event (Gauville)

En novembre 2008, Tacita Dean a filmé Merce Cunningham (1919-2009) et sa compagnie de danse répétant pour un événement dans une ancienne usine d'assemblage Ford conçue par Albert Kahn à Richmond en Californie. L'ultime collaboration avec le chorégraphe, disparu quelques mois plus tard. Choisi et présenté par Hervé Gauville. 

« L'impressionnant décor de Craneway, sa beauté unique, sont parfaitement en résonance avec l'écriture chorégraphique de Merce Cunningham. Pour Tacita Dean, il ne s'agissait pas de réaliser un documentaire de plus sur Merce et sa compagnie mais de transformer l'observation de leur travail en une vision onirique, quasi mythique.
Les hangars de Craneway ouvrent sur l'océan. Les vastes verrières qui éclairent les séquences filmées dessinent simultanément des zones d'ombre, des contrejours, qui rendent énigmatiques les actions en cours : tantôt des jeux de miroirs modifient les perspectives, tantôt les danseurs prennent l'aspect d'un cortège d'ombres chinoises.
[…] La lumière crépusculaire de Craneway abrite et perpétue à jamais l'échange entre Merce et ses danseurs. Échange dont on sait qu'il était au principe de sa danse.
Et lorsque vers la fin du film Merce s'assoupit un instant, les danseurs qui s'en aperçoivent, frémissent, désemparés. Comme si déjà il n'était plus tout à fait parmi eux. […] »
Patrick Bensard, octobre 2010

Thursday, January 12, 2012

La pente de la rêverie (Hugo)


La pente de la rêverie
Obscuritate rerum verba saepe obscurantur.
GERVASIUS TILBERIENSIS.

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;
Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;
Et quand s'offre à vos yeux un océan qui dort,
Nagez à la surface ou jouez sur le bord.
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s'élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L'autre jour, il venait de pleuvoir, car l'été,
Cette année, est de bise et de pluie attristé,
Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,
Prend le masque d'avril qui sourit et qui pleure.
J'avais levé le store aux gothiques couleurs.
Je regardais au loin les arbres et les fleurs.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d'enfants joueurs et d'oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d'herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L'eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi
Mes amis, non confus, mais tels que je les vois
Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle,
Vous avec vos pinceaux dont la pointe étincelle,
Vous, laissant échapper vos vers au vol ardent,
Et nous tous écoutant en cercle, ou regardant.
Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages,
Tous, même les absents qui font de longs voyages.
Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,
Avec l'air qu'ils avaient quand ils vivaient aussi.
Quand j'eus, quelques instants, des yeux de ma pensée,
Contemplé leur famille à mon foyer pressée,
Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés
Pâlir en s'effaçant leurs fronts décolorés,
Et tous, comme un ruisseau qui dans un lac s'écoule,
Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas.
Ceux qu'on n'a jamais vus, ceux qu'on ne connaît pas.
Tous les vivants ! - cités bourdonnant aux oreilles
Plus qu'un bois d'Amérique ou des ruches d'abeilles,
Caravanes campant sur le désert en feu,
Matelots dispersés sur l'océan de Dieu,
Et, comme un pont hardi sur l'onde qui chavire,
Jetant d'un monde à l'autre un sillon de navire,
Ainsi que l'araignée entre deux chênes verts
Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre,
Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère,
Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver,
Les vallons descendant de la terre à la mer
Et s'y changeant en golfe, et des mers aux campagnes
Les caps épanouis en chaînes de montagnes,
Et les grands continents, brumeux, verts ou dorés,
Par les grands océans sans cesse dévorés,
Tout, comme un paysage en une chambre noire
Se réfléchit avec ses rivières de moire,
Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet,
Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait !
Alors, en attachant, toujours plus attentives,
Ma pensée et ma vue aux mille perspectives
Que le souffle du vent ou le pas des saisons
M'ouvrait à tous moments dans tous les horizons,
Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes,
A côté des cités vivantes des deux mondes,
D'autres villes aux fronts étranges, inouïs,
Sépulcres ruinés des temps évanouis,
Pleines d'entassements, de tours, de pyramides,
Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides.

Quelques-unes sortaient de dessous des cités
Où les vivants encor bruissent agités,
Et des siècles passés jusqu'à l'âge où nous sommes
Je pus compter ainsi trois étages de Romes.
Et tandis qu'élevant leurs inquiètes voix,
Les cités des vivants résonnaient à la fois
Des murmures du peuple ou du pas des armées,
Ces villes du passé, muettes et fermées,
Sans fumée à leurs toits, sans rumeurs dans leurs seins,
Se taisaient, et semblaient des ruches sans essaims.
J'attendais. Un grand bruit se fit. Les races mortes
De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes,
Et je les vis marcher ainsi que les vivants,
Et jeter seulement plus de poussière aux vents.
Alors, tours, aqueducs, pyramides, colonnes,
Je vis l'intérieur des vieilles Babylones,
Les Carthages, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
D'où sans cesse sortaient des générations.

Ainsi j'embrassais tout : et la terre, et Cybèle ;
La face antique auprès de la face nouvelle ;
Le passé, le présent ; les vivants et les morts ;
Le genre humain complet comme au jour du remords.
Tout parlait à la fois, tout se faisait comprendre,
Le pélage d'Orphée et l'étrusque d'Évandre,
Les runes d'Irmensul, le sphinx égyptien,
La voix du nouveau monde aussi vieux que l'ancien.

Or, ce que je voyais, je doute que je puisse
Vous le peindre : c'était comme un grand édifice
Formé d'entassements de siècles et de lieux ;
On n'en pouvait trouver les bords ni les milieux ;
A toutes les hauteurs, nations, peuples, races,
Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces,
Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas,
Parlant chacun leur langue et ne s'entendant pas ;
Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde,
De degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux,
Venait, s'épaississant ensemble toutes deux,
Et, dans ces régions que nul regard ne sonde,
Plus l'homme était nombreux, plus l'ombre était profonde.
Tout devenait douteux et vague, seulement
Un souffle qui passait de moment en moment,
Comme pour me montrer l'immense fourmilière,
Ouvrait dans l'ombre au loin des vallons de lumière,
Ainsi qu'un coup de vent fait sur les flots troublés
Blanchir l'écume, ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent,
L'horizon se perdit, les formes disparurent,
Et l'homme avec la chose et l'être avec l'esprit
Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.
J'étais seul. Tout fuyait. L'étendue était sombre.
Je voyais seulement au loin, à travers l'ombre,
Comme d'un océan les flots noirs et pressés,
Dans l'espace et le temps les nombres entassés !

Oh ! cette double mer du temps et de l'espace
Où le navire humain toujours passe et repasse,
Je voulus la sonder, je voulus en toucher
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,
Et dire si son lit est de roche ou de fange.
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,
Au profond de l'abîme il nagea seul et nu,
Toujours de l'ineffable allant à l'invisible...
Soudain il s'en revint avec un cri terrible,
Ébloui, haletant, stupide, épouvanté,
Car il avait au fond trouvé l'éternité.
mai 1830
Victor HUGO   (1802-1885)


Voir aussi : 

Tuesday, January 10, 2012

Sommaire 2011


CITATION ECRITE

INTERVIEW

CONFERENCE

CITATION AUDIO-VISUELLE



CONTRIBUTIONS 
HARRYTUTTLE

Monday, January 09, 2012

A primitive language (Tarr)

Tarr Béla : "It's very difficult to talk about what we really think to be a film. The question really is what is film for? It's a long time since we came to the conclusion that film is not about telling a story. It's function is really something very different, something else. So we can understand everyday life. And that somehow we can understand human nature, why we are like we are.
We believe that apart from the main protagonists in the film there are other protagonists: scenery, the weather, the time and locations have their faces and they are important, they play an important role in the story.
From the very beginning the way we handled was probably different from other films. first of all because we cut and edited the film differently, most films are edited in the way pieces of information are edited, we didn't do it that way. We are paying more attention to the internal psychological processes. And we concentrate on the personal existence and the personal presence of the actors and actresses. That is why meta-communication is that important, indeed is more important than the verbal communication. And from here it is only a short step to put it in time and space.
[..] there is a huge difference between literature and film. They use two different languages. Writers have much wider opportunities in terms of writing hundreds of sentences and they can invoke feelings in a much more varied way. film in itself is quite a primitive language. It's made simpler by it's definiteness, by it's being so concrete and that's why it's so exciting. It's always a challenge to do something with this limited language. The writer Krasznahorkai always says :
'How can you do anything with such limited options, with such limited tools?'
He is exasperated by the fact that we, as he sees it, deal with such cheap things. film is a cheap show in the marketplace and it's a great thing that we can develop that into something valuable."
interview by Jonathan Romney
(National film theatre, London, 15 March 2001)
translated by Laszlo Hackenast.


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Saturday, January 07, 2012

Words cannot express it (Peleshian)


Artavazd Peleshian : "But my films are precisely not about language, about verbal communications. The difficulty is that one cannot express with words what one finds in my films. If it were possible to say it with words, the films would be useless. Words cannot express it. One should not talk about films, one should watch them. This is why I have always been against interviews."
from Scott Macdonald's 1991 interview, in A Critical cinema 3, 1998
(cited at Moving Image Source; 6 Jan 2012)





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