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Friday, December 30, 2011

Masterclass par Tarr Béla

L'expression « film-monde », toute galvaudée qu'elle soit, est la plus à même de rendre compte du cinéma de Béla Tarr. Car ses films se voient moins qu'ils ne s'habitent et ne se vivent.
Chez Béla Tarr, j'ai suivi un troupeau de vaches qui sortaient de l'étable, je suis entré dans une baleine qui me fixait d'un œil mort. J'ai marché, longuement, j'ai parcouru des visages comme si c'étaient des paysages, et inversement. J'ai eu froid, j'ai été mouillé jusqu'à l'os par des pluies diluviennes. J'ai senti la terre et je m'y suis enfoncé. Je me suis réfugié dans des cafés, j'y ai dansé et bu, et au Titanik Bar, j'ai senti la catastrophe qui vient. En voyant ailleurs un ballet d'ivrognes qui tournaient sur eux-mêmes en suivant le mouvement des planètes, j'ai touché du doigt que toute solitude, toute misère et tout désarroi sont d'ordre cosmique. J'ai senti la pulsation sourde de l'univers, ce swing secret et lancinant qui fait que ces films sont « si proches du vrai rythme de la vie », comme l'a dit Gus van Sant, dont la vision des films de Tarr a à jamais transformé le cinéma.
Les films de Béla Tarr se vivent, se rêvent, s'interprètent aussi, comme la philopoésie de Nietzsche. Pas étonnant que son dernier film, Le Cheval de Turin, prenne comme point de départ ce moment où devant un canasson martyrisé, le philosophe a basculé dans la folie (pour s'intéresser en fait à l'animal et à son maître…). Comme la langue de Nietzsche, les films de Béla Tarr ne s'explicitent pas, et ne comptez pas sur lui pour vous mâcher le travail en en donnant les clefs (si clefs il y a) : le cinéaste vous fait confiance pour vous débrouiller tout seul, ce n'est pas si souvent…
Voir un de ses films est une expérience au sens propre, l'écouter en parler en est une tout aussi saisissante. Probable moment rare que cette leçon de cinéma !


Voir aussi :

Rapports préfabriqués (présentation de l'auteur)

« Nous sommes parvenus à la conclusion qu'un film ne raconte pas d'histoire. Sa fonction est tout à fait autre. Se rapprocher des gens, comprendre la vie quotidienne. Et ce faisant, comprendre la nature humaine et pourquoi nous sommes comme nous sommes. Comment nous commettons des péchés, comment nous nous trahissons les uns les autres et ce qui nous meut. »
Béla Tarr, interviewé par Jonathan Romney, in Béla Tarr, Budapest, Magyar Filmunió, 2001.

Voir aussi:

Damnation (présentation de l'auteur)


Damnation de Bela Tarr
4 décembre 2011 (centrepompidou) 4'16"
« Rien n'est anecdotique dans cette évocation pourtant très quotidienne d'une petite ville, d'un homme dévoré de remords et de désir. Avec un sens profond des correspondances, le cinéaste relie les paysages corrodés, les sonorités rouillées, les visages clos sur leurs secrets, les vertiges intimes et les réjouissances populaires. Un défilé de bennes grinçantes, un chien errant dans la nuit, une pile de verres sur l'étagère du bar, une chanson à serrer le cœur, un mur suintant de pluie, chaque détail existe avec une précision intense, et en même temps tous se répondent et se fondent dans une prenante atmosphère de film noir. »
Marie-Noëlle Tranchant, Le Figaro, 20 avril 2005.


Voir aussi :

Le nid familial (présentation de l'auteur)


« C'est une histoire vraie. Elle n'est pas arrivée aux personnages de notre film, mais elle aurait pu leur arriver à eux aussi » : c'est par ces mots que débute le premier film de Béla Tarr. Laci, fils ainé de sa famille, rentre chez ses parents après son service militaire pour y retrouver sa femme Irén et leur fille. La famille élargie partage un appartement minuscule, situation qui semble vouer toute relation humaine à l'explosion.
Réalisé à partir d'improvisations, le film scrute les visages de ses personnages pour livrer un tableau critique de la société hongroise de la fin des années 1970.

« La façon dont Béla Tarr, comme Fassbinder, décrit l'environnement est à la fois naturaliste et théâtrale. Ses personnages sont ordinaires, mais leurs impulsions, leurs passions, leur égoïsme et leur souffrance les rendent exceptionnels. Les deux cinéastes condensent la teneur dramatique de situations naturalistes jusqu'à la déréalisation. Comme Fassbinder, Béla Tarr a su déceler les origines spirituelles d'un drame universel dans des figures complètement banales, déterminées par leur environnement. »
András Bálint Kovács, « The World According to Tarr », in Béla Tarr, Budapest, Magyar Filmunió, 2001.

Voir aussi :

Thursday, December 29, 2011

Conférence Tarr (Rancière)

7 décembre 2011 : Quelques réflections sur la poétique des films de Béla Tarr
conférence de Jacques Rancière (video 1h17')
Grand penseur de l'émancipation, le philosophe Jacques Rancière construit une réflexion où s'entremêlent politique et esthétique, que celle-ci soit entendue dans le sens d'une relation sensible au monde en général ou à une œuvre d'art en particulier.

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Ecouter aussi :
  • 30 novembre 2011 : Laurent Goumarre, Jacques Rancière et Tarr Béla (Le Rendez-Vous; France Culture) [MP3] 1h 
  • 3 décembre 2011 : Michel Ciment et Jacques Rancière, Sylvie Rollet, Kristian Feigelson, András Kovács, Emeric de Lastens (Projection Privée; France Culture) [MP3] 1h