Unspoken Cinema 2012 banner

Thursday, January 13, 2011

Grande Syntagmatique (Metz)

Le plan séquence et le récit minimum

Essais sur la signification au cinéma, tome 2, 1972, Problèmes sémiologiques, Ponctuations et démarcations :

Christian Metz :

Toutefois, il arrive également que chaque plan soit séparé du suivant par un effet optique. Ainsi, une longue marche dans le désert sera évoquée par une série de plans montrant (pour peu de temps chaque fois) le voyageur à un point différent de sa pénible progression, et chacun de ces profils se résorbera dans le suivant à travers un fondu-enchaîné. Dans les constructions de ce genre, les segments compris entre deux enchaînés (surtout s'il s'agit de plans assez simples) sembleraient se rapprocher, par leur étendue syntagmatique, de ceux que la langue écrite encadre entre deux ponctuations (phrases ou propositions). Mais cette équivalence, de toutes façons peu convaincante, ne résiste pas à l'examen : on a affaire ici à un type de montage bien particulier (que j'ai appelé ailleurs, fréquentatif ou duratif), et où le fondu-enchaîné fonctionne d'une façon très spécifique dont la première conséquence est qu'il n'est pas une ponctuation. Il ne sépare pas deux segments de la diégèse, mais déploie son action à l'intérieur de l'un d'entre eux, qu'il contribue par là à constituer comme tel. [..]

On rétorquera peut-être que ces mêmes principes, appliqués au cas de l'enchaîné duratif, permettraient justement de le considérer comme un signifiant ponctuatif : ne peut-on pas dire de lui, également, qu'il sépare et relie à la fois plusieurs sous-unités, qui seraient ici les différents plans successifs de la séquence durative? [..] Le propre de ce cinéma, c'est qu'il considère l'unité du plan comme donnée, comme suffisamment assurée par sa continuité physique et phénoménale (référentielle); tout son effort est de s'appuyer sur cet acquis premier pour retrouver les prestiges du roman classique : création d'un monde, sentiment de la durée vécue, épaisseur des temps, des lieux et des hommes. Pour cela, c'est la séquence qu'il recherche, c'est elle (et non le plan) qui lui est un souci, qui lui fait un problème permanent : il faut que les actions, les époques, les paysages se distribuent et s'organise sur l'ensemble du film; il faut que s'établissent des regroupements supérieurs au plan (= unité de tournage) et inférieurs à l'œuvre (unité maximale). A partir du cinéma des primitifs, où chaque tableau coïncidait automatiquement avec un plan unique, c'est le cinéma classique qui a peu à peu développé et imposé - qui a inventé - la notion même de séquence, ainsi que les principaux types normalisés de séquences, qui forment cette grande syntagmatique dont j'ai commencé l'étude. C'est pourquoi, dans le film à diégèse, la séquence (le ségment autonome) n'est pas une unité majeure. [..]

Un autre cas particulier est celui du plan-séquence, qui est venu rejoindre et enrichir après coup l'arsenal syntagmatique du découpage classique.


* * *

L'écran post-moderne, 1997; L'épuisement du récit classique :

Laurent Juiller :

La notion de récit

Les théoriciens de cinéma, pas plus que les linguistes ou les narratologues, ne s'accordent pas pour donner une définition unique du récit ou de ce qui constituerait le minimum narratif, ce plus petit fragment de texte qui raconte quelque chose. Pour le cinéma, la définition de Christian Metz dans son article de 1966 Remarques pour une phénoménologie du Narratif a été citée de nombreuses fois : le récit est un discours close venant irréaliser une séquence temporelle d'événements. C'est un discours car, contrairement à ce qui se passe dans le monde réel, quelqu'un est là pour nous le dire ou nous le montrer. Il est clos puisqu'il comporte un début et une fin. Il réalise la chose racontée car celle-ci se déroule ailleurs ou dans un autre espace-temps. Il se sert d'événements, et enfin il met en jeu deux temporalités, celle de la suite des événements racontés (temps de l'histoire) et celle du spectateur en train de parcourir le texte (temps de la projection).
On doit pourtant reconnaître qu'il est difficile, avec ces cinq critères, de définir le minimum narratif au cinéma. Christian Metz l'avait tenté, distinguant hiérarchiquement trois niveaux (l'image / la description / la narration) illustrés chacun par un exemple de plan :
  1. Plan fixe d'une étendue désertique : image non narrative ni descriptive
  2. Plusieurs plans d'une étendue désertique : description
  3. Plusieurs plans d'une étendue désertique dans laquelle chemine une caravane : présence d'une narration
Le premier de ces exemples pose déjà à lui seul beaucoup de problèmes : bien qu'il semble que le critère de double temporalité ne soit pas satisfait, et que spectateur et chose filmée se trouvent en situation d'isochronie jusqu'à la prochaine coupure, il se pourrait que ce ne fût pas le cas. Il se pourrait que l'on eût filmé les dunes à 96 images / seconde (ralenti) ou bien à 4 images / seconde (accéléré), et que le spectateur perçoive en fait un temps dilaté ou comprimé. Et que se passerait-il si, au beau milieu des dunes s'élevait un monolithe noir semblable à celui de 2001 - c'est-à-dire un objet rigoureusement immobile mais qui brise le cliché, qui n'est pas prévu dans le script mental étendue désertique ? Et si soudain survenait le bruit d'un avion ? Les choses se compliquent encore avec l'étude en contexte, où le mouvement interne de l'image et la quantité d'événements ne constituent plus des facteurs d'efficacité narrative. Pendant un plan d'une minute sur une étendue désertique le spectateur peut, à l'image du héros, être dévoré d'inquiétude au sujet du personnage parti chercher du secours et qui tarde à revenir; ce plan vide apporte des informations qui font progresser le récit, et qui permettent au spectateur d'échafauder des hypothèses différentes selon le moment du plan. Inversement l'ouverture d'un film américain par un plan général sur la Cinquième Avenue à l'heure de la sortie des bureaux, sert à planter le décor mais n'apporte guère d'informations sur la progression du récit : tout est possible - y compris une histoire qui se déroule loin de New York.

Pour sortir de ce guêpier on pourrait s'en remettre à la seule question des consignes externes : c'est un récit parce que la société le dit. Mais il serait préférable de chercher d'abord s'il existe des consignes internes proprement narratives. Pour E. Branigan (1992), le récit est :
"une manière d'organiser les données spatiales et temporelles en chaîne d'événements liés par une relation de cause-à-effet, avec un début, un milieu et une fin, manière d'organiser qui matérialise un jugement sur la nature des événements aussi bien qu'elle démontre comment il est possible de connaître ces événements, et donc de les narrer"
Le concept de causalité est la clé de cette conception. [..]
Le récit apparaît alors comme l'établissement d'un certain type de lien entre les événements de l'histoire, et la narrativité intrinsèque d'un texte comme l'organisation des données en fonction du fait que le lecteur utilisera a priori pour le comprendre intentionnalité, dispositions durables, et scripts cognitifs (=séquence stéréotypées d'événements). Apparemment, et bien qu'il ne le formule pas ainsi, Branigan postule donc une forte ressemblance entre la façon de raconter une suite d'événements de manière intelligible, et la structure de notre langage de la pensée, langage qui organise les événements en terme d'agents, d'actions menées par ces agents et d'objets affectés par ces actions.

L'idée de causalité comme condition du récit est présente chez G. Deleuze (1990), à ceci près qu'elle se trouve chez lui exclusivement rapportée à un personnage humain :
"[Le cinéma] devient narratif quand il prend pour objet le schème sensori-moteur. A savoir : un personnage sur l'écran perçoit, il éprouve, il réagit"


Lire aussi:

Saturday, January 08, 2011

New possibilities in film language (Tarr)

Tarr Béla : “I’m able to tell you only one thing. What we are trying to do is more and more and more pure cinema, which is maybe less and less and less story, less and less details, and of course, I really would like to go deeper and deeper and deeper in the human soul. I want to understand something because I’m always just discovering, discovering, discovering something, some new thing, some new possibilities in the film language. Of course, I keep some things but I’m always finding new things I can use. I really like to listen to people. I don’t like the artificial anymore. I want to go in like a miner, deeper and deeper. That’s what I think. That’s why I think I can do it always in one way if I’m more and more simple. What we are doing, it’s really on the edge. It’s a risk.”
cited at Cine Foundation international (not to confound with Cinéfondation), date unknown.

Sofia rencontre Chantal


Sofia Coppola : "Somewhere est un film modeste, silencieux, minimaliste. [..]
Ma rencontre avec le chef opérateur Harris Savides fut déterminante. Nous avons discuté de nos goûts, il m'a montré Jeanne Dielman de Chantal Akerman. Cela m'a incité à écrire un script dans un style très simple, sans effets de caméra. J'ai été frappée par le travail d'Harris avec Gus Van Sant, surtout dans Last Days."

Thursday, January 06, 2011

Projet Haiku (Buffalo corp)


Projet Haïku (BuffaloCorp) 7'06"
Réalisation : Cisko K., Morgan S. Dalibert, Thibault Mombellet, Dominique Rocher

Haïku : [d'origine japonaise] Forme poétique très codifiée, brève, et à forte composante symbolique.
Des poèmes japonais brefs, illustrés en quelques plans oniriques. Des images captivantes de pureté et de force, des comédiens aussi beaux que justes, une puissance d'évocation irresistible... Voilà "Haïku", le film lauréat du prix Court Expérimental. [..]
Collectif de réalisateurs et de techniciens, né association, Buffalo Corp. aborde la réalisation via des "sessions artistiques" qu'on comprend... fructueuses. [..]

Voir aussi

Wednesday, January 05, 2011

Wasted time (Romney)

Jonathan Romney (S&S, Feb 2010) : "In recent issues of this magazine, Nick James has commented sceptically on the reverence accorded to such cinema, and on the assumption - not uncommon on the festival circuit - that cinephilia is synonymous with a commitment to it. True, staking one's colours to austere cinema can allow critics to flaunt their aesthetic and moral seriousness. But it is also understandable why critics (myself included) seized eagerly on such films. In part, it is because the codes of commercial cinema have ossified, offering so much less scope for interpretative pleasure than, say, in the 1980s and early 1990s, when there was, at least, a genuine cultural-studies thrill to be found in responding to an energetic and rapidly changing mainstream."
Last year, Sight and Sound surveyed the unfinished first decade  of the XXIst century, and concluded that there were too many "slowish films" on their top30... Instead of embracing this inevitable fact, they decided to lament and blame filmmakers for failing to entertain them enough. That was the brightest idea they could come up with. I amply commented the boredom of a certain caste of film critics whose weak attention-span dictates what is art and what is not. (see here)

But what started all this was really Jonathan Romney's article in the same issue : "In search of lost time" (Sight and Sound, Feb 2010), which I had indirectly commented in my review of Matthew Flanagan's "The Aesthetics of Slow" on the similar binary opposition of "slower cinema" with "mainstream Hollywood"...

Jonathan Romney (S&S, Feb 2010): "If you wanted to lampoon a certain school of slow, ruminative cinema, one shot in particular would suffice. It's from Albert Serra's El Cant Dels Ocells (Birdsong, 2008): an eight-minute single take of a desert plain. Three men stagger laboriously into the distance, disappearing over the crest of the horizon. The camera holds on the dunes for a while, before the three - and don't say you can't see this coming - reappear and start traipsing back. If you aren't of an inclination to take this type of film seriously, you may well split your sides."
In 2000, Jonathan Romney declared his love for the "slow, oblique existential film" (Are you sitting comfortably?, The Guardian, 7 Oct 2000) : "The work of these rare, rejected but vital castaway directors can't easily be defined in terms of where it comes from, how it is made, or even how slow it is"... That was before 2001, right. And in 2010 he says :
Jonathan Romney (S&S, Feb 2010) : "Apart from filling the gap left by philosophical-poetic auteurs such as Bergman and Tarkovsky, the current Slow Cinema might be seen as a response to a bruisingly pragmatic decade in which, post-9/11, the oppressive everyday awareness of life as overwhelmingly political, economics and ecological would seem to preclude (in the West, at least) any spiritual dimension in art."
Magically, because of the terrorist attack on September 11, 2001, he forgot everything he had written until then, and figures that 9/11 is now THE cause of all these cultural changes (that existed before 2000!) What a load of bollocks. Deseperately trying to make their presumptions sound remotely tied to political actualities, they come up with extravagant, far-fetched, half-baked conclusions, and stuff their readers' head with it. A job well done indeed. Everyone jumps on the same pseudo-political bandwagon because in today's global world, EVERYTHING must be linked one way or another to either Hollywood or 9/11... It's not even funny (in a cynical way) at this point.

He talked in 2000 about the very same trend, the same form, the same filmmakers (Tarr, Tsai, Hong, Kelemen, Sokurov, Costa, Monteiro, Dumont, Bartas), with the same clichés about slowness : "painstakingly slow European art cinema", "Tarr's characteristic slow, analytically prowling shots", "severe to a fault", "muted, enigmatic miniature", "these poetic and exceptionally mysterious pieces are closer to art video than narrative cinema".

In 2010, 10 years later, he still uses the same hollow, pejorative shorthands to describe this unfathomable slowness : "lost time", "Slow cinema", "ruminative cinema", "laboriously", "nebulous vein", "austere minimalist cinema", "near-absolute narrative opacity", "parodic echo of Bressonian solemnity"... that's how impertinent the support for these films is articulated in the film press. They don't know what it is, where it comes from, where it's heading to, how to talk about it... and still they are so bored they want to move on already, and forget about this infamous "school of slow". Film Culture used to shine brighter than that! Why would filmmakers want to create progressive film form when film criticism is so superficial?

Jonathan Romney (S&S, Feb 2010) : "'Slow Cinema' has been embraced by critics and festivals the world over. [..] The last decade certainly saw an increasing demand among cinephiles for films that are slow, poetic, contemplative - cinema that downplays event in favour of mood, evocativeness and an intensified sense of temporality. Such films highlight the viewing process itself as a real-time experience in which, ideally, you become acutely aware of every minute, every second spent watching." 
What is going on here? First he blames the spectators for tipping the supply-demand balance, as if auteurs started to make more fashionable films to benefit from a growing "fad"... I don't think that there are such commercial potentials within the art-cinema niche. I don't think that festivals pick films just because that's the type that pleased their audience the previous year... Don't transpose an industrial model that belongs to Hollywood executives onto the art-film "circuit". In fact, it's quite the opposite : major festivals strive to uncover the talents of tomorrow.
Secondly, any amount of success that we could witness within the festival world or the art-house circuit will never give these films the power to influence the mainstream zeitgeist. When you talk about an art-cinema trend, or an art-cinema success, it is not comparable to what happens in commercial cinema, and its repercutions on the cultural landscape. Why would you find suspect the minor prosperity of an art-film trend? Don't worry so much, it is not going to threaten your taste for spectacle...

Look what he says further down :
"Yet Tarr's films, with their elaborate camera play and moments of apocalyptic action, look like big-time spectacle compared to other recent work [i.e. Lisandro Alonso]. [..] Surely we watch, say, Sokurov's Russian Ark (slow Cinema's most spectacular novelty hit) in order to escape the oppressive everyday - the same reason we turn to Casablanca and Mamma Mia!"
WTF? He feels compelled to compare Tarr to "big spectacle" and "action" (entertainment). Classic Hollywood and Broadway! I already noted this entertainment-centered mentality in my commentary of this whole "boredom" debacle of 2010. Do we really need film critics with the vocabulary of the "Image-Action" to review our "Image-Temps"? Deleuze explicated this over 20 years ago! Get on with the time! Update your uptight mental models! Please, don't talk about "contemplative cinema" with your entertainment rhetoric.

Jonathan Romney (S&S, Feb 2010) : "Surely we watch, say, Sokurov's Russian Ark (slow Cinema's most spectacular novelty hit) in order to escape the oppressive everyday - the same reason we turn to Casablanca and Mamma Mia! Art cinema, even at its loftiest, simply offers a different (not necessarily nobler) form of escape. We understandably thirst for abstraction at a time when immediacy and simultaneity - culminating in the multiple-strand captioning of television news screens, or the instant feedback of Twitter - are tyrannical demands, forcing our aesthetic sensibility to seek ways of slowing itself down. [..] Slow Cinema [..] can also cut to the quick."
Again... the only way a film critic could find to explain art-cinema to its stupid readers is to compare it to the escapism familiar to Entertainment. Really? Do you still need to find escapism in a Global World that brings every corner of the planet to your living room, every extreme sport, every sensationalist leasure to your videogame console. So the only purpose of Art is to provide distraction, just like entertainment? You really don't have a high opinion of art... Culture is there to broaden our mental horizon, to access enlightment... If you only care to fight off your own miserable boredom, don't expect Art to provides answers to this narcissistic problem.


Let's hope 2011 will bring better judgment, better memory and better writing on non-action-driven cinema... because if "festival films" are "slow", film criticism is even slower!


_________________
see other posts on this debate : 1 (Flanagan) - 2 (James) - 3 (Shaviro 1) - 4 (Shaviro 2) - 5 (Thoret) - 6 (Guardian) - 7 (Boring is not an argument) - 8 (Lavallée) - 9 (Frieze) - 10 (James 2) - 11 (Romney)