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Friday, December 31, 2010

Temps respecté (Martin)

[..] Mais on peut au contraire vouloir exprimer la permanence du temps, mettre l'accent sur le temps qui dure en accentuant les moments où il ne se passe pratiquement rien mais où la durée est intensément vécue : on aura alors recours à divers procédés [..] En définitive, donc, le meilleur procédé d'expression de la durée intuitivement vécue, c'est le montage.
La lenteur du montage (c'est-à-dire l'utilisation de plans longs et très longs) est le moyen le plus efficace de faire ressentir la stagnation du temps, la durée, et cela de façon non consciente (étant donné qu'aucun truc technique ne vient essayer de représenter cette durée) : or il est clair, depuis Bergson, que notre saisie de la durée est intuitive et que ce que nous percevons consciemment n'est que le système de référence temporel à la fois rationalisé et socialisé, dans lequel nous vivons.

  1. Temps condensé (continuité causal unique et linéaire, suppression des temps faibles de l'action)
  2. Temps respecté (déroulement temporel dans son intégralité)
  3. Temps aboli
  4. Temps bouleversé (flashback)
Le langage cinématographique, 1955, Marcel Martin
Voir aussi:

Thursday, December 30, 2010

Temps et récit (Ricœur)

La présupposition tacite que les événements sont ce que des individus font arriver ou subissent est ruiné par Braudel en même temps que deux autres présuppositions étroitement liés entre elles : à savoir, que l'individu est le porteur ultime du changement historique et que les changements les plus significatifs sont les changements ponctuels, ceux-là même qui affectent la vie des individus en raison de leur brieveté et de leur soudaineté. C'est bien à ceux-ci que Braudel* réserve le titre d'événements. [..]
  • Histoire politique = histoire événementielle (histoire récit)
  • Temps social = conjoncture, structure, tendance, cycle, croissance, crise
  • Longue durée (opposé à événement / durée brève)
L'histoire la plus superficielle, c'est l'histoire à la dimension de l'individu.
L'histoire événementielle, c'est l'histoire à oscillation, brèves, rapides, nerveuse; elle est la plus riche en humanité, mais la plus dangereuse. Sous cette histoire et son temps individuel, se déploie "une histoire lentement rythmée" et sa "longue durée" : c'est l'histoire sociale, celle des groupes et des tendances profondes. Cette longue durée, c'est l'économiste qui enseigne l'historien; mais la laongue durée est aussi le temps des institutions politiques et celui des mentalités. Enfin, plus profondément enfouie, règne "une histoire quasi immobile, celle de l'homme dans ses rapports avec le milieu qui l'entoure, pour cette histoire il faut parler d'un "temps géographique".
  • "L'histoire anonyme, profonde, silencieuse."
  • "un temps social à mille vitesses, à mille lenteurs"
  • "Je crois ainsi à la réalité d'une histoire particulièrement lente des civilisations"

Mais c'est le métier d'historien, non la réflexion philosophique, qui suggère "cette opposition vive" au cœur de la réalité sociale, "entre l'instant et le temps lent à s'écouler".
"La science sociale a presque horreur de l'événement. Non sans raison : le temps court est la plus capricieuse, la plus trompeuse des durées".
Ainsi, l'auteur* ne parle pas seulement de temps court ou de temps long, donc de différences quantitatives entre laps de temps, mais de temps rapide et de temps lent. Or, absolument parlant, la vitesse ne se dit pas des intervalles de temps, mais de mouvements qui les parcourent.

Métaphores qui disent le temps lent :
  • "valeur exceptionnelle du temps long"
  • "cette histoire anonyme, profonde et souvent silencieuse"
  • "celle qui fait les hommes plus que les hommes la font"
  • "une histoire lourde dont le temps ne s'accorde plus à nos anciennes mesures"
  • "cette histoire silencieuse, mais impérieuse, des civilisations"
[..] Donc la volonté de rendre visible et audible la poussée d'un temps profond, que la clameur du drame a éclipsée et réduite au silence.
[..] à la faveur de la lenteur, de la lourdeur, du silence du temps long, l'histoire accède à une intelligibilité qui n'appartient qu'à la longue durée, à une cohérence qui n'est propre qu'aux équilibres durables, bref à une sorte de stabilité dans le changement : "Réalité de longue, inépuisable durée, des civilisations, sans fin réadaptées à leur destin, dépassent donc en longévité toutes les autres réalités collectives; elles leur survivent."
A la fumée de l'événement, s'oppose le roc de la durée. Surtout quand le temps s'inscrit dans la géographie, se recueille dans la pérennité des paysages : "La longue durée, c'est l'histoire interminable, inusable des structures et groupes de structure."
On dirait qu'ici Braudel atteint, à travers la notion de durée, moins ce qui change que ce qui demeure : ce qui le verbe durer dit mieux que le substantif durée. Une sagesse discrète, opposée à la frénésie de l'événement, se laisse deviner derrière ce respect pour la grande lenteur des changements véritables.
Mais la durée, même la très longue durée, reste durée. Et c'est là que l'historien veille, sur le seuil où l'histoire pourrait basculer dans la sociologie.
Les modèles "quasi-intemporels, c'est à dire en vérité, circulant par les routes obscures et inédites de la très longue durée. [..] Ils valent le temps que la réalité qu'ils enregistrent car plus significatifs encore que les structures profondes de la vie sont leurs points de rupture, leur brusque ou lente détérioration sous l'effet de pressions contradictoires."
"Le naufrage est toujours le moment le plus significatif"

Temps et récit, 1983-1985, Paul Ricœur
Vol. 1 : L'intrigue et le récit historique (L'eclipse de l'événement dans l'historiographie française) 

* Ricœur cite l'ouvrage de Fernand Braudel : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II (1949)
Nouvelle approche de la temporalité historique proposée par Braudel. Il décompose ce temps en trois parties :
  1. l'histoire presque immobile, dont les fluctuations sont quasi-imperceptibles, qui a trait aux rapports de l'homme et du milieu
  2. l'histoire lentement agitée, une histoire sociale, ayant trait aux groupes humains
  3. l'histoire événementielle, celle de l'agitation de surface



Voir aussi:

Wednesday, December 29, 2010

La révolution du silence (Krishnamurti)

La méditation est la fin du langage. Le silence ne peut pas être provoqué par la parole, le mot étant la pensée. L'action engendrée par le silence est totalement différente de celle que provoque le mot. La méditation consiste à libérer l'esprit de tout symbole, de toute image, de tout savoir. [..]
La médiation est l'action du silence. Nos actions émanent d'opinions, de déduction, de connaissances ou d'intentions spéculatives. Elles aboutissent nécessairement à des contradictions agissantes entre ce qui est et ce qui devrait être, ou ce qui a été. L'action qui émane du passé qu'on appelle le savoir est mécanique. Elle est capable de s'adapter et de se modifier, mais ses racines demeurent dans le passé. Ainsi l'ombre du passé recouvre toujours le présent. Dans ses rapports, une telle action résulte d'images, de symboles, de conclusions; les relations deviennent alors des choses du passé, extraites de la mémoire, et non de choses vivantes. Les activités issues de ces bavardages, de ce désarroi, de ces contradictions, vont leur chemin, réduisant en morceaux des cultures, des communautés, des institutions sociales, des dogmes religieux. A travers ce bruit incessant, la révolution d'un nouvel ordre social est présenté comme si elle était quelque chose de réellement neuf, mais comme elle procède du connu au connu, elle n'est pas du tout un changement. Il n'y a de changement possible que par la négation du connu; alors l'action n'est pas conforme à une idéation, mais naît d'une intelligence en perpétuel renouvellement.
L'intelligence n'est pas un discernement, ou un jugement, ou une évolution critique. Etre intelligent c'est voir ce qui est. Or ce qui est, change constamment, donc une vision qui se fixe dans le passé cesse d'être intelligente. Le poids mort de la mémoire dicte alors l'action, non l'intelligence de la perception. La méditation consiste à voir tout cela d'un coup d'œil. Et pour voir il faut le silence, et de ce silence découle une action totalement différente des activités de la pensée. [..]
La révolution du silence (The Only Revolution), 1970, Juddi Krishnamurti


Spring, summer, fall, winter, and... spring (2003/Kim Ki-duk/Korea)
Voir aussi:

Tuesday, December 28, 2010

Tokyo Monogatari (Tesson)

Même si Ozu est un cinéaste narratif (dans la tendance minimaliste), cette étude sur la "fabrique du temps" dans la mise en scène explique les effets du langage non verbal, des non-dits, de la complicité tacite entre les personnages sans passer par une verbalisation directe des problématiques mélodramatiques (en marge des conversations banales du quotidien) :

Monday, December 27, 2010

Passage à vide (Rollet)

"[..] la toile de l'écran n'est pas celle du tableau, le spectateur ne s'y prend pas pareillement. Si la peinture en impose, invite à la contemplation, à l'association d'idées ou au regard en roue libre, le défilement cinématographique, lui, s'impose, impose son rite et son rythme.
"La succession des images interdit toute association dans l'esprit du spectateur"
Walter Benjamin, 1935, in L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique 
Leur mouvement fait écran à celui de nos pensées. Au cinéma, nous sommes des êtres simulés, en état de choc. Le regard figé, terrorisé, médusé. Suspendu, à la limite, car il y va du regard et de sa perte. Benjamin insiste, cette crise de la reproduction engagerait aussi une crise de la perception. L'aura cette fois serait l'autre nom du regard. [..]
Cette crise de la perception, le spectateur en aura fait l'expérience au cinéma pour son propre compte. Le trauma devient sa loi. L'esthétique du choc l'emporte sur celle de la contemplation, non sans mal ni sans un certain travail de déblaiement de la part des avant-gardes historiques. [..] Le recueillement solitaire bascule dans le divertissement de masse. Le spectateur ne va plus à l'œuvre, l'œuvre va à lui. Il ne se perd plus dans sa contemplation comme le peintre chinois dans le paysage qu'il vient d'achever. Il s'y habitue et l'utilise collectivement. La métaphore architecturale remplace la comparaison picturale. L'accoutumance détermine l'accueil visuel, et l'aperception, la perception.
La scène de la modernité échapperait donc à l'espace du musée, à son confinement comme à son recueillement. Elle serait sans doute plus cinématographique que théâtrale, aurait la forme rectangulaire d'un écran et le rythme intermittent d'un battement lumineux. [..]
Benjamin analyse longuement 'L'homme des foules', cette nouvelle de Poe traduite par Baudelaire, où le narrateur, derrière la vitre d'un café londonien, épie la foule qui passe dehors avant que de s'y perdre en filant un inconnu. L'homme des foules, le badaud, le passant, Baudelaire l'a assimilé au flâneur. Benjamin, on le sait, ne le suit pas sur ce point. La ville moderne ne laisse plus de place à la flânerie. Le passant et le flâneur n'appartiennent pas à la même époque. Ils se croisent une dernière fois dans le Paris de Baudelaire mais déjà plus dans le Londres de Poe. Question de rythme et de tempo :
"Il faut confronter le tempo du flâneur au tempo de la foule tel qu'il est décrit par Poe. Le premier représente une protestation contre celui-ci."
Zentralpark, in Charles Baudelaire, un poète lyrique à l'apogée du capitalisme, 1979, W. Benjamin
Pour échapper à la foule, il ne restera plus au flâneur, raconte Benjamin, qu'à promener, en geste ultime et dérisoire, des tortues dans les passages parisiens."
Patrice Rollet, 2002, in Passages à vide. Ellipses, éclipses, exils du cinéma


Voir aussi: