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Sunday, November 14, 2010

Représentation du temps

"Le temps dont nous disposons chaque jour est élastique : les passions que nous ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et l'habitude le remplit."

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs,  1919


"Le cinéma est le premier appareil qui tente de nous faire voir des différences de temps, non plus transposées en terme d'espace, mais représentés en valeurs de temps."

Jean Epstein, in Esprit de cinéma,  1955


"Car le temps n'est pas toujours représenté par l'encombrement d'une mémoire, la mise en ordre d'une expérience. Il est autrement perceptible dans l'espace invisible qui met l'image à distance."

Gaëtan Picon, in Admirable tremblement du temps, 1970

Saturday, November 13, 2010

Nuit noire sur l'écran de cinéma

Uncle Boonmee (2010/Weerasethakul/Thailand) avant que Tong n'éteigne la lumière afin que les fantômes voient mieux

Semih Kaplanoglu éteint aussi la lumière dans Bal (2010), lorsque Yusuf se retrouve seul avec sa mère dans la cuisine, un autre repas sans son père. Yusuf s'amuse avec l'interrupteur électrique, pour agacer sa mère, rejouant le stade infantile de la disparition-apparition.


Il n'y a point de réponse à trouver sur l'écran. On peut bien éteindre l'écran, et le film continue. Le spectateur doit se fier à ses sens, ressentir l'expérience du film, même privé des indices visuels. Les personnages à l'écran sont toujours là, même si on ne les voit plus, ils sont présent dans la pièce, avec nous dans la nuit. Pousser la tolérance du spectateur à ses limites. On vient pour voir la lumière à l'écran et ces cinéastes nous plongent dans l'obscurité la plus totale.
C'est évidemment un geste provocateur de la part de ces cinéastes. Une façon de manifester leur confiance aveugle dans une contemplation dans la longueur, dans l'étendue du temps. Comme l'absence d'un hors-champ à l'intérieur du champ; un "hors-lumière" qui demeure diégétique. Le règne des spotlights sur le plateau est appelé à déchanter.

Apichatpong Weerasethakul (Cahiers du cinéma, n° 659, Sept 2010) : "L'écran, c'est un peu mes yeux, ma fenêtre... En fait, je ne suis pas très heureux avec la notion d'écran. C'est pourquoi j'ai essayé d'expérimenter d'autres formats avec mes installations. L'écran, le cadre, c'est aussi une limite. C'est pour cela que je me concentre beaucoup sur le son, qui se répand partout, sans limite. Parfois l'image se continue par le son. J'aimerais que l'on ressente devant mes films qu'il n'y a pas uniquement ce qui apparait à l'écran. Il y a plus, il y a d'autres choses, en dehors de l'écran, qui appartiennent au film. J'essaie de faire passer en images ce que j'éprouve sur le tournage, mais ce que je vois avec mes yeux ou ce que je ressens est trop grand pour être contenu sur un écran avec des bords. Le son permet de faire sentir cela, et de faire perdre la conscience et la sensation de l'écran au public." 

Uncle Boonmee. Jen s'isole dans la nuit, à l'écart du dîner avec les fantômes.
La nuit nous ôte notre preuve, nous ne savons plus où nous sommes. Nous sommes réduits à nous-même. Notre vision n'a plus pour limite le visible, mais l'invisible pour cachot, immédiat, indifférent, compact. Si la nuit occlut notre œil, c'est afin que nous écoutions plus.

"La lampe et la poche", Paul Claudel, in Connaissances de l'est, 1973.

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Friday, November 12, 2010

Regarder (Desgoutte)

Énonciation visuelle
A la source de tout langage il y a le moment d'alternance ou de ponctuation qui fonde simultanement le sujet dans sa double fonction intersubjective (Je/Tu) et l'objet dans sa position tiers (Il), figure investie de la charge sémantique.

Ce moment, aisément identifiable dans l'échange verbal, est tout aussi manifeste dans l'échange visuel. Le sujet donne à voir comme il donne à entendre. Si le dialogue est un échange de propos, il est aussi échange de regards et de points de vue. La ponctuation des regards accompagne l'alternance des paroles. La proposition verbale (la phrase que Benveniste décrit comme étant l'unité de la linguistique de l'énonciation) trouve ainsi son parallèle dans le regard, défini comme l'unité de ponctuation de l'échange visuel.

Regarder, c'est constituer l'autre en image. L'image est la mémoire du regard. Elle se caractérise à la fois par un point de vue - le point de vue du sujet - et par un mouvement ou une intention, dotés d'une intensité ou encore d'une durée. L'image, comme tout message, propose à l'interprétation, en plus de son contenu référentiel (ou diégétique), l'acte de son énonciation. Le cadre marque la frontière qui sépare les différents univers qui s'y enchâssent.

Le cadre fonde l'image en instituant le sujet comme lieu de passage entre l'un et l'autre, l'ici et l'ailleurs, l'avant et l'après. Le dessin du cadre est également le geste inaugural de toute mise en scène. Il sépare l'espace de la scène de l'espace du public - le lieu de l'histoire du lieu du récit - puis, à l'intérieur même de l'espace scénique, le plateau de la coulisse. 

Le verbe et l'image. Essais de sémiotique audiovisuelle, J. P. Desgoutte, 2003


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Thursday, November 11, 2010

L'appel du vide

Le cinéma est un rituel d'apparition et de disparition. Par définition, il rend visible. Mais c'est pour mieux jouer sur ce qu'on ne voit pas, sur ce qu'on ne voit plus et qu'on ne verra peut-être jamais : puissance inquiétante du hors-champ, impact obsédant de l'absence - et son corollaire de chair, l'absent - sur l'action présente.
En aval, il y a toujours le masochisme constitutif du spectateur qui vient pour mieux voir, autant que pour désirer voir et souffrir de n'avoir pas vu. Celui-là sait mieux que quiconque combien sa pulsion scopique est stimulée par le vide, le flou et l'incertain :
"Tout est précieux, tout manque. Là est la force du film. [..] L'effet mais pas la cause. La cause mais jamais l'effet; le spectateur sait tout; il n'a besoin que de fragments."
Alain Cavalier, Libera me, 1993
Confiance du cinéaste à l'égard du spectateur dont il pressent bien la capacité à se raconter les histoires que l'on ébauche pour lui, à faire fonctionner joyeusement ce que Jean Durançon nomme son " cerveau narratif ". Et non seulement le sommeil bienheureux qui le soustrait parfois au film ne parvient pas à compromettre sa compréhension, mais il n'est pas dit qu'en définitive il ne la stimule pas. [..]
Plus radicalement, il est des cinéastes pour lesquels la disparition est la source même des films.
Antonioni, bien sûr. La disparition ne conduit pas le récit mais elle contamine l'ensemble du film, dès son principe de tournage, pour découvrir la vacuité qui œuvre dans le monde. Elle est inscrite au cœur des êtres; l'éclipse n'est pas seulement un phénomène cosmique, mais l'empreinte du monde, une palpitation de la lumière qui devient la seule vérité ontologique. [..]
C'est sur la faille entre le visible et l'invisible que se fonde le désir de voir. Faille symbolique dont le recouvrement pourrait menacer une certaine expérience de la visibilité et partant d'un exercice de la vérité. L'abandon au cours du monde ne millimètre pas le déplacement des corps, joue des accidents, des imprévus, de la respiration d'un réel qui ne se laisse approcher que par fulgurances, par intermittences, par hasard : que l'on songe seulement à l'évidence et à la simplicité du cinéma d'Abbas Kiarostami. [..]
Comprendre comment un cinéaste travaille la disparition, c'est finalement découvrir comment il produit du visible plutôt que du réel et plus exactement quel mode de visibilité du réel il met en œuvre. Le spectateur est ainsi invité à s'en ressaisir dans le moment même où il est engagé à se dessaisir de l'image. Parvenus à ces limites du cinéma, comme l'effet d'une de ses puissances, nous sommes engagés à entrer dans de nouveaux modes de singularisation dont les enjeux sont éminemment politiques. Et ils sont d'autant plus prégnants, face à la redéfinition des structures économiques et sociales de l'industrie de l'image, qu'on ne peut se séparer de la puissance de feu du monde et de la perte du sol comme point de fixation de la pensée. 
L'appel du vide, Caroline Brujo, Jean Breschand, in "La disparition", Vertigo, FR, n°11-12, 1994


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Sunday, November 07, 2010