Cette table ronde, sous l'égide de l'Institut Hongrois de Paris, se propose d'explorer les aspects multiformes de l'œuvre de Béla Tarr et de questionner ses différents régimes d'écriture filmique
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Cette table ronde, sous l'égide de l'Institut Hongrois de Paris, se propose d'explorer les aspects multiformes de l'œuvre de Béla Tarr et de questionner ses différents régimes d'écriture filmique
"A cinema of contemplation, or devotion as Dorsky calls it, requires a contemplative mindset, and a contemplative environment. Though cinema is rarely thought of as a contemplative art, if given the space and accord, its potential is nearly untapped.
But on the other hand, these self-same formal/pictorial considerations that activate and guide us as we move through the precisely simmered intensity of Dorsky's expressions, are also at work in the much more rapidly articulated montages that function successfully out in the clickety-clack of the world, albeit usually at more trivial levels.
Why only usually? You'd think triviality would be endemic in the quick-cut montage.
A montage that's assembled relatively quickly by an editor through straightforward gut instinct and experience with the kinetic flow of moving pictures, is organized and constrained by the same abstract qualities of rhythm, motion, light, color, texture and depth that play across the screen and across the cuts in Dorsky's films. So there is a correlation between the nature of the considerations that were designed to impart. If the considerations happen to be deeply contemplative where vectors of reference radiate softly in all directions and the vector-cadence is extremely finely measured, a thoroughly darkened and intrusion-free situation is necessary. Outside the safe harbor of a contemplative cinema, the vectors need to be shorter, faster, straighter, narrower, and need to resonate on a very different level.
For a montage that's at the beginning or end of a typical film drama or TV show, profundity of resonnance is rarely as big an issue as popcorn and sodas or exit strategies. And for anything on TV, it seems to me that the walls are way too thin for the resonance of formal values to reach very far.
In fact, clicker-driven TV demands its very own approach to editing sequences, scenes or montages. so before we can articulate in any medium, we have to take note of whether the frame around the entire experience is opaque and impervious, or practically transparent. Quick cutting would seem to have the inherent attention grabbing potential for lively TV viewing, and a concomitant lack of intellectual or spiritual depth as well.
Maybe so, maybe not.
What something can communicate is limited by the depth of attention we can accord it. This isn't as pessimistic as it might sound at first. In fact it's at the root of the idea of interactive cinema. Films of Dorsky's ilk are interactive on a spiritual and cerabral level, rather than on the level of the action/response we now more commonly associate with the term.
So, although we can see that rapid cutting has great appeal in a digital world where the frame around the screen is negligible, and the image is designed to interact with life on the loose, it's harder to see that ultra-fast cutting also has the possibility of reaching as deeply into a zone of contemplation as does the apparently relaxed pace of Dorsky's films."
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| Empire (1964/Andy Warhol) 1 shot |
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| Wavelength (1967/Michael Snow) 1 shot |
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| Ten Skies (2003/James Benning) 10 shots (+intertitles) |
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| At Sea (2007/Peter Hutton) |
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| Uncle Boonmee (2010/Apichatpong Weerasethakul) ASL= 34.1" |
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| Tok Tokkie, Namibia |
| Antarctica |
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| Namibian desert |
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| Little Sandy desert; Australia |
| Beardmore Glacier; Antarctica |
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| Lybia desert |
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| Bonneville salt flats; Nevada |
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| Atacama desert; Chile |
"Le sang neuf du cinéma coule dans ces images statiques où s’installe une tension indicible. Honte à ceux qui se plaignent de l’inexistence d’un nouveau cinéma car, s’ils n’ont pas vu Jeanne Dielman, ils ne savent pas alors que ce film est d’une modernité à couper le souffle et, l’un peut-être ne va-t-il pas sans l’autre, un hommage à l’intelligence et à l’esprit féminins. Et si certains ont ressenti cette oeuvre comme une provocation, c’est parce que Jeanne Dielman s’applique à détruire certains mécanismes ancrés dans nos habitudes mentales. Ce film est un défi à l’encontre de tout un cinéma reposant sur des concepts exclusivement commerciaux. [..]
Chantal Akerman: « Jeanne se raccroche à un ordre masculin, qui n’a plus aucun sens. La mécanique tourne à vide. Un geste la mène au geste suivant et lui permet de tenir. Mais quand pour la première fois, elle prend du plaisir avec le deuxième client, tout se détraque. Il n’y a plus de place dans la vie pour le plaisir [..]De ce séjour, elle a ramené l’étonnant Hôtel Monterey.
Je suis allée aux États-Unis et ce fut une seconde rencontre décisive, après Pierrot le fou : le cinéma de Michael Snow. J’ai pu réfléchir sur le langage cinématographique que je voulais utiliser et j’ai tourné trois films sans narration ».
Dans Jeanne Dielman, les plans durent, s’éternisent et le geste le plus banal acquiert une dimension universelle. L’utilisation des plans fixes, seuls autorisés dans le film, donne à chaque mouvement des personnages et aux choses une noblesse que l’on croyait perdue à jamais dans le cinéma moderne. Pour arriver à ses fins, Chantal Akerman a évité certains pièges comme le gros plan ou le travelling qui auraient brisé l’unité et l’harmonie de son film.
Les dialogues sont rares. Bien souvent, ce ne sont que de faux dialogues, une suite de monologues collés bout à bout. Jeanne Dielman est un film sur le silence que Chantal Akerman maîtrise pour en créer un langage, mais c’est un silence bruité. Chaque son de la vie de Jeanne Dielman est entendu et devient vivant et personnalisé. La moindre goutte d’eau s’écrasant dans l’évier ou le simple touché d’un objet donnent à l’espace une épaisseur sonore et, davantage même, une profondeur et un relief qui en font l’équivalent d’une partition musicale. [..]
Chantal Akerman nous montre les faits et gestes de la banalité quotidienne dans leur intégralité. Elle ne triche pas avec le temps. Ces gestes acquièrent alors une nécessité et une présence inattendues dans de longs plans-séquences d’une densité oppressante. Le film joue sur la frustration (la vaisselle montrée intégralement de dos, la confection des repas, les scènes de prostitution hors champ) et invite le spectateur à un travail de perception. Jeanne Dielman modifie totalement la nature même de l’acte consistant à regarder un film. Inutile de préciser que n’importe quel spectateur ressentira l’écoulement lent et meurtrier du temps littéral qui ne cesse de se dérouler sous nos yeux. Cette image nous plonge dans une sorte de profondeur cinématographique qui, soudain, transforme radicalement toutes les modalités temporelles associées jusqu’alors au fait de regarder un film.
Les objets jouent un rôle de premier plan. Ils sont traités socialement. Lorsque Akerman veut dire cette lourde aliénation de la femme par l’homme dans son foyer, ce qu’elle montre ce sont des pommes de terre, un couteau pour les éplucher, un évier rempli de vaisselle, un tablier. Si Jeanne Dielman dépend tant de l’ordre petit-bourgeois, c’est sous la forme de gestes bien précis : la délicatesse quasi rituelle avec lesquels elle plie les vêtements ou range la vaisselle.
Roland Barthes: « L’art ne commence-t-il pas quand on rend les objets intelligents ? »[..] Dans ce film, le réalisme est dépassé. La diction, la durée et les couleurs nous distancient immanquablement de la réalité et, par ce décalage, tue le réalisme. On a parlé de « film hyperréaliste ». Pourquoi pas ?
Chantal Akerman: « Je ne voulais pas faire du naturalisme. Mais à partir d’une image très stylisée, atteindre à l’essence même de la réalité ».Après la projection d’un tel film, quelques noms nous viennent à l’esprit : Andy Warhol (le sens de la durée), Jean-Luc Godard (La force provocatrice de certains plans), Robert Bresson (la diction des acteurs) et, surtout, Ozu (la contemplation).
Si la réussite de Chantal Akerman est tellement évidente, c’est dû à plusieurs raisons. Primo : sa condition de femme l’a placée dans une situation marginale vis-à-vis du monde masculin dominant du cinéma. Elle se trouve sans habitude, sans tradition culturelles. En ce sens, elle a réalisé ce que beaucoup d’autres n’auraient pas osé imaginer. Cette non-perversion par une culture dominante lui a permis d’explorer des contrées peu visitées et, par conséquent, inventer un style nouveau. Bien sûr, il ne suffit pas d’être femme pour être cinéaste, mais, à sa manière, Chantal Akerman est une pionnière et Jeanne Dielman laissera, à n’en pas douter, quelques traces durables dans ce long ruban qu’est l’histoire du cinéma. [..] En 3 heures 20 minutes de cinéma, Chantal Akerman défait ce mythe et nous propose autre chose. Quoi ? Un refus. Un pied de nez à tous nos concepts culturels. Et encore ? L’éclosion d’un nouveau cinéma. La naissance d’un style, d’une esthétique et d’une manière nouvelle de voir les choses à travers ce formidable filtre de la réalité qu’est le cinéma. Quand le mot fin apparaît, les questions jaillissent de toutes parts et l’on ne peut écarter de notre souvenir ce dernier plan, lorsque Jeanne Dielman-Delphine Seyrig, après son geste fatal, reste assise, impassible, comme un point d’interrogation."
Les critiques de l'époque contemporaine – qu'elle soit étiquetée de postmodernité, surmodernité (Augé 1992) ou hypermodernité (Lipovetsky 2004) – mettent en évidence la valorisation de la vitesse dans le cadre de notre société : ce qui prime c'est l'immédiat, l'évènement, l'urgence, l'éphémère. Paul Virilio (1995) propose le concept de dromologie pour expliquer cette logique de vitesse qui définit le rythme accéléré à tous les niveaux de la vie : transports, communication, activités gouvernées par la polychronie, avec les ressources matérielles ou immatérielles dont l'individu dispose pour tout faire en même temps, avec habilité et sous pression.
En contrepartie, certains auteurs constatent que cette forme de logique temporelle commence à entrer en crise (Virilio 2009, Sansot 2000). Si la vitesse est souvent perçue comme signe d'efficacité et de professionnalisme, l'individu manifeste parallèlement le besoin de se réapproprier le temps et de repenser les rythmes de vie d'une manière moins rigide et moins contraignante (Parkins 2004). Pierre Sansot (2000) propose la notion de lenteur pour désigner cette disponibilité de l'individu à maîtriser la durée et à ne pas se laisser bousculer par elle, afin de tirer le meilleur parti des choses et des moments vécus.
L'idée d'un mode de vie plus lent est, certes, séduisante. Un grand nombre de discours sociaux (magasines, journaux, publicités, ouvrages en tout genre) font la promotion des avantages du lâcher-prise et des pratiques inspirées des cultures orientales qui améliorent le bien-être au quotidien. Signalons, à ce titre, le succès éditorial du journaliste canadien Carl Honoré (2004), L'éloge de la lenteur pour souligner à quel point la notion de lenteur reçoit l'intérêt d'un large public à travers le monde.
En effet, il est légitime d'imaginer que pour maintenir son homéostasie et garantir une possibilité d'équilibre, l'individu soit à la recherche d'un bien-être sensitif, sensible et émotionnel. Celui-ci peut se décliner à plusieurs niveaux : l'habitat, les objets et, avant toute chose, le corps, le soin, l'attention à soi. La lenteur participe précisément de ce bien-être sensuel et sensitif, en réponse ou en rupture avec l'hyperactivité : retour à soi, connaissance de soi, quête intérieure. [..]
Étant donné le contexte actuel, caractérisé par des rythmes sociaux de plus en plus accélérés, peut-on réellement penser que la lenteur serait une figure émergente ? Que recouvre cette notion et comment fonctionne-t-elle ? Serait-elle uniquement la projection d'un idéal, d'une attente, ou connaît-elle des manifestations sensibles au sein de la société contemporaine ? S'agit-il d'une simple tendance actuelle soumise aux aléas de la médiatisation, ou d'un véritable phénomène de société avec des impacts profonds sur la transformation de nos modes de vie ? [..]
Figure 1 : Représentation tensive de la lenteur
La sagesse de la lenteur se situe, sur ce schéma au croisement entre l'étendue temporelle et l'intensité perceptive. Elle suppose un éveil sensible de l'être, un nourrissement vital (Jullien 2005), comme forme de sagesse de l'existence, qui exclut l'excitation du moment pour laisser advenir les sensations les plus subtiles. Elle caractérise moins le faire (agir comme valeur exaltée) que l'être et la capacité à rester attentif et à saisir les nuances les plus subtiles.
La lenteur est synonyme de prudence, de discernement, et implique le respect pour les gens, pour les choses, pour la nature, là où l'agitation entraîne la perte de repères (Cassano 2005): "En invitant à ralentir, on est invités à s'intéresser d'avantage à ce qui nous entoure, à cueillir les détails et les saveurs du monde. Mais cela ne doit pas naître d'une opposition entre vitesse et lenteur, slow contre fast, mais plutôt entre attraction et distraction, et la lenteur, à bien y regarder, a plus de rapport avec la capacité de distinguer et d'évaluer, et la propension de cultiver le plaisir, le savoir et la qualité, qu'avec la durée", explique Carlo Petrini, le fondateur du mouvement (Petrini 2006).
Ainsi, la lenteur n'est pas la manifestation du passif (Cilliers 2006). C'est plutôt la vitesse sans discernement qui est en cause, tandis que la lenteur représente plutôt une alternative, une voie simultanée à suivre, proposée par Slow Food. D'ailleurs, exclure l'hypothèse d'une dialectique entre slow et fast implique la reconnaissance d'une démarche inscrite dans le présent, qui compose avec les réalités contemporaines et qui regarde plutôt vers le futur, que vers le passé (Cassano 2005) : "Il est important de comprendre que l'argument de lenteur n'est pas conservateur ; au moins pas dans le sens politique du terme. Ce n'est pas un simple regard en arrière, ni une glorification de ce qui a été. Même s'il met l'accent sur la nature historique de la connaissance et de la mémoire, l'argument pour la lenteur est tourné vers l'avenir : il s'agit d'un engagement avec le futur, autant qu'avec le passé." (Cilliers 2006).
La question des rythmes tient une place essentielle dans la compréhension de la notion de lenteur : "On ne peut pas ériger la lenteur comme vertu préférable en soi. Il convient, sans doute, d'alterner les rythmes et les saisies" (Sansot 2000). [..]
Concentrée sur les moyens (plutôt que sur les objectifs), elle consiste à produire progressivement, suivant le potentiel de situation, des transformations dans les comportements de consommation. Il s'agit d'une forme stratégique émergente, identifiée par Valérie Carayol (2004) en tant que "fruit de la composition des actions non-coordonnées finissant par acquérir une consistance et une logique assimilables à une stratégie dans ses effets."
Cette démarche stratégique fondée sur une expérience lente de la temporalité s'inscrit dans une tension qui suppose des modulations (Laplantine 2005), c'est-à-dire des manières d'être et d'interagir avec l'environnement dans la durée et avec la perspective du devenir, du changement. [..]
Il y a d'abord un temps long, de mûrissement, qui implique une évolution lente, fondée sur des tâtonnements, des essais, des retours en arrière et des réévaluations de ses propres positions. [..]
Cette évolution lente suppose également une attention particulière à l'environnement – temps de l'attente – afin de trouver la meilleure voie d'action et de se (auto)définir en interaction avec le contexte : "Si un tempo lent permet à un système de développer une mémoire plus riche et plus réflexive, il donnera au même système l'occasion de mieux gérer les surprises de son environnement" (Cilliers 2006).
Des activités telles que prospecter, scruter, détecter permettent la gestion des possibles troubles de fonctionnement. [..]
La logique de pérennisation se fonde également sur un temps de l'anticipation (Carayol 2004) – synonyme du faire advenir de la stratégie orientale – qui place le projet dans une tension vers le futur, vers le devenir, à travers l'énonciation d'un monde possible, d'un idéal de communication : " [viser la lune] dit notre utopisme, notre penchant pour la réflexion positive. La lune dit notre courage de rêver, d'inventer, de trouver des liens entre des choses qui paraissaient jusqu'alors isolées. La lune dit notre culture ouverte au monde des paysans sans terre, des petits agriculteurs, des chefs de cuisine, des universitaires" (Petrini 2007). [..]
D'un point de vue modal, ce modèle de communication conjugue une multitude de degrés d'intensités de la temporalité. Ainsi, en dehors du temps long, temps court, rétrospectif, de l'anticipation, le temps évènementiel représente une autre modalité de l'action. [..]
La notion de lenteur n'exclut donc pas la synchronisation qui permet l'interaction, l'échange. Elle se retrouve à la base d'un modèle de communication émergent, proche de la logique orientale, conçu sur un mode tensif et qui fonctionne par mouvements continus et discontinus. [..]
Telle est la sagesse de la lenteur, qui se manifeste à travers des formes de vie assumées, dans la recherche de la simplicité et d'un degré d'engagement plus durable envers les choses et les êtres. Prendre le temps de vivre et de savourer la vie, entre des rythmes différents, complémentaires, entre les exigences productives et temps pour soi, pour les autres. [..]"
Le silence essentiel à l’écoute nouvelle. Hors du bruit, du grondement d’une civilisation moderne, du tintamarre quotidien, il est un chemin vers l’écoute d’une humanité tapie au fond de l’être. Silence solitaire, silence partagé, silence lourd de sens, à contresens de ce qui voudrait nous éloigner de nous-mêmes. Des mots à lire en silence pour se redonner des espaces où mieux se dire se conjugue avec mieux se taire.- Anthropologie du silence, David LE BRETON (Faculté des Sciences sociales, Université de Strasbourg II), 1999 [PDF]
"L'île n'a pas d'extérieur. Elle est le monde rendu présent.
Entrer dans l'univers de l'homme d'Aran, c'est entrer dans un monde très ancien, cosmos vivant, organique, constament en mouvement, dont l'homme fait partie.
L'image du regard insistant de la femme ne nous désigne pas seulement le hors champ où son mari est habituellement en danger. Il ouvre sur cet autre hors champ, illimité, qu'est le monde considéré comme Tout. Comment donner forme a cette vision d'une harmonie à la fois immuable et implacable, entre l'homme et le Tout. Et pour qu'une telle célébration soit possible, ne faut-il pas supposer un accord essentiel entre le cinéaste et le monde?
Cet accord, qui autorise à parler de contemplation, ne saurait se traduire de manière directe. La contemplation ne s'exprime pas, dans l'Homme d'Aran, à travers cette esthétique du plan long, qu'étrangement, beaucoup ont cru y voir. La contemplation n'est pas ici une disposition naturelle du regard. Elle n'est pas quelque chose qui puisse être capter et enregistrer, elle doit être produite. C'est l'hyperfragmentation du montage, qui en poussant l'effet d'ubiquité à sa limite, donne le sentiment d'une simultanéité généralisée. Les fragments sont autant de points de vue d'un regard démultiplié, disloqué, sans ancrage.
Flaherty ne veut pas "cette" tempête, il veut LA tempête. Il ne veut pas la perception immédiate, mais ce qui dépasse l'imagination. Et si le film atteint peut-être au sublime, c'est dans cette tentative de rendre sensible au spectateur un espace et un temps litéralement démesuré."
extrait du documentaire : L'invention de la mise en scène (1994)
"[..] This video essay uses Bordwell's notes on Oxhide II, originally published on his blog Observations on Film Art, as a script to examine the film in depth. Additionally, we've translated Bordwell's analysis into Chinese to produce a bilingual commentary that alternates between spoken Mandarin with English text and spoken English with simplified Chinese text. [..]"
"[..]This video essay looks at the six films in the program, demonstrating their collective range of stylistic approaches and thematic interests by focusing solely on their opening moments. Even within these minute samplings, there's a wealth of detail to be discovered, both cinematic and cultural. In many cases the film's special cinematic qualities are informed by specific cultural subtexts, which this video attempts to uncover. Of course, there's much more to be said about these films than what their opening moments can contain: for example, read Reynaud's extensive commentary on several of these films, published in Senses of Cinema. We've only scratched the surface of these and many other works from today's Chinese cinema."More info at dGenerate Films and David Bordwell's site
Michelangelo Frammartino : "Dans le Quattro Volte, il n’y a pas de référent cinématographique direct. Cependant, je me suis souvent inspiré de l’oeuvre de certains grands cinéastes. Le premier qui me vient à l’esprit serait Béla Tarr. Dans son cinéma, la présence des animaux est essentielle. Damnation est selon moi l’histoire d’un homme qui se transforme en chien. Je pense souvent aussi à Bresson et à Au hasard Balthazar. J’aime le fait que les auteurs arrivent au cinéma en passant par d’autres portes, par d’autres arts. J’admire Michael Snow et son film La région centrale. Il y a aussi Samuel Beckett, qui a écrit un seul film, un court-métrage intitulé Film, et qui a été tourné par Alain Schneider en 1965. Dans les deux cas, il s’agit d’expérimenter avec un point de vue où l’homme n’est plus la figure centrale et où la machine est le dispositif d’enregistrement qui regarde. Ce sont là des grands exemples. Mon travail est plutôt artisanal. Les grands ne sont pas pour moi des références intellectuelles, mais m’aident concrètement à dépasser certaines difficultés quand je ressens l’impasse de la page blanche – un terme utilisé aussi bien en littérature qu’en architecture."
Christoph Keller : "La proposition « Aether » s'appuie sur cette question, et considère l'Aether comme une métaphore de l'inconnu. L'Aether, c'est le vide, l'innommable qui nous entoure. La notion est ancienne, et j'utilise volontairement l'orthographe issue du grec. Pour Platon puis Aristote, c'est un cinquième élément, s'ajoutant aux quatre fondamentaux (terre, eau, air, feu), - ce qui donnera d'ailleurs plus tard le mot « quintessence ». Aristote parle d'un élément faisant circuler les autres éléments ; on le perçoit alors plutôt comme l'expression d'une énergie. Cela nous ramène jusqu'à la modernité et au XXe siècle, où deux conceptions s'affrontent face à l'inconnu : l'une voit l'« Éther » comme une énergie vitale, et l'autre comme une abstraction des sciences physiques (Poincaré et Einstein eurent de grandes discussions sur l'existence ou l'inexistence de l'éther…). Mais on voit que dans tous les cas, l'Aether est lié à l'inconnu, c'est ce qui m'intéresse. [..]
Ce qui m'intéresse, lorsque je vois de l'art, c'est quand je ne me sens pas manipulé, mais invité à un « voyage » à travers une œuvre. Je considère que la relation entre artiste et spectateur doit plutôt être de l'ordre de l'expérience mutuelle. L'expérimentation est l'une des voies les plus intéressantes et fascinantes pour l'art. Proposer une expérience, c'est pouvoir emmener le spectateur dans un autre endroit mental, totalement inconnu… C'est l'une des qualités que peut offrir l'art, et c'est sans doute ce qui me guide dans ce projet."
Christoph Keller a conçu une « plate-forme » d'où il mène expériences artistiques et expériences scientifiques, où les archives, films et objets se mêlent autour de la notion mystérieuse d'« Æther ». Une idée qui se dévoile au travers les œuvres et objets exposés, les projections ou les conférences et discussions quotidiennes; artistes, scientifiques, critiques et historiens viennent débattre du cinquième élément, œuvres à l'appui ; L'éther au cinéma. Il met en évidence la manière dont la science et l'art s'attachent à figurer l'inconnu, et tracent de possibles interprétations entre cosmologie et conscience.œuvres exposées par : Berenice Abbott, Craig Baldwin, Daniel Baumann, Stephen Beck, Hannes Beckmann, Wallace Berman, Etienne-Louis Boullée, Louise Bourgeois, Brassaï, Jean-Louis Brau, Paul Bush, Mariana Castillo Deball, Vija Celmins, Bruce Conner, Tony Conrad, Russell Crotty, Guillaume Désanges, René Descartes, Marcel Duchamp, Emeric Feher, Robert Fludd, Lucio Fontana, Gisèle Freund, Cyprien Gaillard, Georges Guilpin, Brion Gysin, Johan Grimonprez, Anneliese Hager, Gary Hill, Christoph Keller, Willy Kessels, Joachim Koester, Svetlana et Igor Kopystiansky, Thierry Kuntzel, Claude Lévêque, Len Lye, David Maljkovic, Etienne-Jules Marey, Duane Michals, Henri Michaux, Laszlo Moholoy-Nagy, Laurent Montaron, Man Ray, René-Jacques, Evariste Richer, Ugo Rondinone, Thomas Ruff, Armando Salas Portugal, Karl Sims, John Smith, Keith Sonnier, Willem van Swanenburg, Fred Tomaselli, Etienne-Leopold Trouvelot, Tunga, Raoul Ubac, Velu Viswanadhan, Apichatpong Weerasethakul, WGBH, …
Michelangelo Frammartino : "Une des questions du film est le rapport entre personnage et décor. Dans notre culture, l’homme est au centre de l’univers et les autres êtres constituent l’arrière-plan. C’est d’autant plus évident dans le cinéma, dont le langage est défini par la présence de la figure humaine dans le cadre.
Un gros plan est un visage.
Un très gros plan cadre les yeux et la bouche. Un plan américain étend le cadre jusqu’à mi-cuisse. Même un plan large se structure à partir de la présence de l’homme dans le paysage. Tout dépend de cette présence. J’avais envie de rééquilibrer le rapport entre la figure humaine et la végétation, les objets, les autres présences.
Au début du premier épisode, le berger occupe le centre de la scène tandis que les animaux animent le fond. Ensuite le premier et l’arrière plan fusionnent, et les bêtes deviennent à la fin les protagonistes principaux. Les passages d’un épisode à l’autre sont précédés par des moments où ce qui était relégué au fond commence à se détacher du décor et gagne l’avant scène – parfois au niveau de l’image, parfois au niveau du son.
J’évite de faire entrer ou sortir les personnages par les bords du cadre. Je préfère qu’ils apparaissent directement au centre de la scène. Les hommes apparaissent et disparaissent par les portes, la chèvre sort du ventre de sa mère, le vieux berger s’éclipse derrière une colline avec son troupeau. J’aime l’idée d’une image qui enfante ses personnages, comme dans les quarante-cinq secondes de La sortie des ouvriers de l’usine Lumière. C’est une manière d’amortir la séparation entre extérieur et intérieur, entre champ et hors-champ. Et donc de se placer au milieu d’une zone dont les limites ne définissent pas le sens de ce que l’on voit."
Sandro Bernardi : "[Le temps des jeux : la figure et le fond]
Les prises de vue cinématographique ne voulaient pas raconter d'histoires. Au fur et à mesure que le cinéma apprend à raconter, il semble qu'il cesse de regarder autour de lui et qu'il commence à construire des mondes imaginaires, diégétiques. D'un monde inconnu, le paysage se transforme petit à petit en scénographie pour une histoire. [..] Le film primitif joue inconsciemment sur un double registre de représentation: montrer et raconter. A cette époque, le plan est divisé entre figure et fond qui la plupart du temps ne convergent pas vers une seule direction mais se disputent l'écran. Le plan hésite entre deux possibilités: suivre une histoire ou regarder. [..]
En revanche, le cinéma narratif réalise une totale intégration diégétique du paysage et tend à contrôler l'espace pour le rendre fonctionnel. Mais, en échange de cette réduction, de cet appauvrissement, il nous donnera une nouvelle richesse, celle du sens. L'image se structure. Le rapport entre figure et fond devient sélectif, le spectateur sait ce qu'il regarde, il apprend à distinguer entre centre et périphérie ou, en termes linguistiques, entre le centre de la focalisation et les présuppositions implicites. [..]
Le paysage est ici le protagoniste, l'homme est le spectateur. A la place du mythe nous trouvons la poésie de l'espace et de la nature. Nous ne pouvons donc pas être surpris si ces figures, qui ont une forte connotation réflexive et contemplative, réapparaissent avec une certaine constance dans le cinéma italien du néoréalisme ou dans le cinéma qui lui succède immédiatement. [..] Ici le paysage provoque non seulement la suspension du sens, l'interruption ou la vacance narrative, mais aussi comme ouverture sur les possibles, il est l'intérieur d'un récit et cependant en sort, en franchit les limites. [..]
Un nouveau personnage entre alors en scène, l'espace. Le lieu acquiert une autonomie et, s'imposant face aux figures, agrandit les distances, crée des différences et nous parle par son silence même. [..] Telle est la différence entre l'espace et le lieu : l'espace filmique est un espace perspectif, diégétique, qui propose un centre unique, le lieu a plusieurs centres et plusieurs perspectives. Il apparaît comme un croisement de points de vue, une série indéfinie de parcours entre lesquels le choix d'un seul parcours narratif devient toujours plus difficile, puisqu'il comporte l'exclusion de tous sens. [..]
Ces modifications de l'espace et du temps font qu'il est toujours plus difficile et plus compliqué de raconter des histoires. Des distances et des intervalles s'imposent, le vide devient à chaque fois plus important. Une véritable révolution se produit alors dans le regard. L'espace et le temps ne sont plus les simples contenants d'une histoire mais en deviennent, petit à petit, les éléments principaux, des voix, celles que j'appellerai interlocuteurs négatifs puisqu'elles évident la position centrale du narrateur et du personnage. [..] le cinéma propose la construction d'un nouveau spectateur qui, au lieu de la position centrale, mythique et toute puissance du cinéma classique, a dans le film et dans le monde une situation périphérique."
in Antonioni. Personnage paysage (2006)
"Qu'est-il donc, pour l'optimisme, de la rebutante laideur? Par définition même la laideur, si elle est agogique, ne peut nous conduire que par les chemins tortueux de la feinte : la souriante beauté est parfois trompeuse, mais elle nous propose pourtant le sourire de sa vérité; la laideur, quant à elle, nous oppose l'obstacle supplémentaire de sa grimace; la grimaçante laideur doit donc s'interpréter a contrario. Si déroutante qu'elle soit, la laideur est somme toute une aporie superficielle; cet obstacle n'a pas empêché Platon de déchiffrer le chiffre transparent de la laideur socratique comme elle n'a pas découragé, le dernier discours du Banquet en témoigne, la confiance d'Alcibiade dans l'harmonie de l'extériorité et de l'intériorité. [..]
Surestimation de l'apparence aux dépens de l'essence
Le prestige de l'apparence immédiate et de l'illusion optique, avec son clinquant, sa ferblanterie et ses miroitements, impose à l'interprète une double tâche, où s'affirme en général une seule et même intention. Les préjugés du sens commun surestiment l'apparence et méconnaissent l'essence; les deux mouvements sont solidaires et complémentaires. Vice versa la biconscience de la vérité oppose à la double imposture sa double réforme: majorer l'essence en 'minorant' l'apparence; l'interprète rétablit dans ses droits l'intériorité sous-estimé, et du même coup, et dans le même jeu de bascule, subaltèrnise l'extériorité surestimé. L'échange des extrêmes, le renversement diamétral d'un contraire en son contraire s'ordonnent à l'intérieur de la même paradoxologie, et il n'est pas plus absurde de la concevoir que de corriger par des lunettes appropriées un défaut de la vue. La laideur, disions-nous, est parfois une beauté cryptique, une espèce de beauté infinitésimale (tout de même qu'une éclatante beauté peut cacher une laideur foncière) [..] Et il en va de même pour la hiérarchie à l'envers [..] Ce qui paraissait important s'avère inessentiel et second. 'Brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé...' [..] Et si l'on préfère le langage de l'espace à trois dimensions: l'interprète compense l'inflation par la déflation, dégonfle des monstres de l'outrance et du bluff. Le rapport symétrique de la reconnaissance à la méconnaissance s'exprime avant tout en langage de lumière : le relief erroné, relief négatif, faux relief projeté par un éclairage en trompe-l'œil, se renverse et cède la place après mise au point à un relief véridique. L'œil de l'esprit prends de nouvelles habitudes et accommode de plus en plus facilement selon l'optique de vérité.
L'auction frénétique. 'De plus en plus'. L'imagerie fait non seulement la belle, mais la folle
[..] La méconnaissance résulte de cette inégalisation galopante du trop et du pas-assez; elle offre prétentieusement sa consécration odologique à un équilibre truqué: car ses balances sont truquées, comme ses échelles de valeur. Il en est du rapport caricatural des inconnus avec les trop connus, des méconnus avec les sur-connus dans nos civilisations fondées sur le tapage publicitaire, comme il en est des inégalités dans le monde fondé sur l'injustice: de même que l'argent attire l'argent est, au lieu d'enrichir les pauvres, comme l'équilibre de la justice l'exigerait, enrichit dérisoirement les milliardaires et va grossir encore un peu plus leurs latifondes, comme le veut l'injustice 'immanente' de même les honneurs vont aux honneurs et rejoignent d'autres honneurs sur les poitrines déjà constellées de décorations; la progression frénétique se vérifie dans tous les domaines: la force va aux forts et les fortifie monstrueusement, la chance favorise les hommes déjà importants qui en ont si peu besoin; le dérèglement aveugle, privé du régulateur moral qui le compenserait et ferait contrepoids, ne cesse de s'aggraver. La fièvre inflationniste de l'exagération ne correspond pas à tel ou tel degré assignable et déterminé dans un crescendo scalaire; elle n'est jamais donnée en acte: elle tient essentiellement au processus même de la surenchère. [..]
La temporalité
Le temps n'est pas une chose, mais un presque-rien.
Comme l'essence par opposition à l'apparence, et occasionnellement comme l'apparence par rapport à l'essence, le temps est à la fois le premier des 'méconnaissables' et la cause la plus générale aussi bien que la forme a priori de toutes méconnaissances. L'apparence est cette cause dans la mesure où, exploitant le schémas de l'extériorité et de l'intériorité, elle suscite, entretient, aggrave un décalage qui ne cesse de grandir entre l'importance visuelle, mais superficielle, de l'image, et l'importance objective, mais invisible, du sens. Le temps est la dimension selon laquelle la connaissance se dégrade et dégénère en méconnaissance, et inversement il est le milieu vital dans lequel la méconnaissance, connaissance étiolée ou négligente, mais brusquement fertilisée, accède un jour à la reconnaissance. En attendant d'aborder ce problème historique, disons seulement: c'est dans le temps, ou mieux, temporellement que mon interprétation d'une donnée équivoque... Que dis-je? Temps est le nom qu'on donne à cette transformation, forme ou milieu, peu de dire qu'il véhicule et charrie, comme un torrent, des mutations, notamment les mutations appelés oubli, désaffection, reconnaissance, puisqu'il est déjà lui-même et tout entier mutation: tout au plus est-il, sous-jacent à toutes transformations, la véritable perpétuelle et ininterrompu qui entretient leur mouvement. Les fluctuations d'une humeur tour à tour confiante et soupçonneuse sont un des rythmes qu'adopte historiquement l'invisible processus fondamental. -Mais ce n'est pas encore assez dire! C'est en elle-même et intrinsèquement que la temporalité est le méconnaissable par excellence; la temporalité est le méconnaissable dans tout méconnaissable. Le temps est comparable à l'essence: invisible comme elle, comme elle inapparent; il adopte parfois le langage de la musique, du roman ou de la poésie; mais le langage complaisant de la vue, où s'exprime l'ordre de la coexistence et des êtres étalés dans l'espace, dément et trahit la succession temporelle. Le temps est à la fois controversable et indéniable, et cette contradiction fait de lui un objet privilégié de méconnaissance et une source inépuisable de malentendus. [..]"